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Ukraine, l’engrenage

Jean-Michel Vernochet

dimanche 8 juin 2014

Jean Michel Vernochet, journaliste, politologue, est connu pour sa liberté de ton qui n’a d’égale que son opiniâtreté à aller au fond des choses. Cela ne lui vaut pas évidemment que des amis en un temps où le conformisme est la règle dans un monde politico-médiatique où la qualité d’un écrit se juge au nombre des poncifs qui s’y retrouvent… singulièrement quand la paternité de ceux-ci revient à des « signatures autorisées ».

Ceux donc qui s’attendraient à trouver dans son dernier ouvrage « Ukraine, l’engrenage » une logorrhée convenue, même rénovée, sur l’état de l’affaire ukrainienne, en seront donc pour leurs frais. L’auteur le souligne lui-même en sa quatrième de couverture :

« Or l’observateur indépendant – s’il entend faire preuve d’une certaine autonomie de la pensée – doit à priori s’affranchir de la tyrannie consensuelle. À ce titre il effectuera une lecture différente du déroulement des faits. Et il ne se sentira pas obligé de souscrire à une détestation préalable de la Russie et de ses dirigeants. Pas plus qu’il ne se croira forcé d’adorer les idoles dites démocratiques devant lesquelles il est bienséant de se prosterner chaque jour et à tout propos ». Le ton est donné !

L’analyse de l’auteur se situe donc d’abord dans le temps afin de cerner la succession des faits que l’auteur décrit. Cette présentation peu habituelle participe pour beaucoup à l’originalité de l’ouvrage et accentue la valeur de ses analyses. En premier lieu, Jean-Michel Vernochet procède à une analyse historiciste qui le conduit à replacer les actuels événements d’Ukraine dans le contexte évolutif de ce pays et de ses politiques pro atlantistes depuis la Révolution orange, il y a dix ans, en 2004. Ce que précise d’ailleurs le sous-titre de l’ouvrage : « De la Révolution Orange à l’Indépendance de la Crimée - Chroniques 2004/2014  » !

Mais pourquoi dix ans de chroniques ? Pour nous montrer combien la situation actuelle est le fruit ou l’aboutissement d’une certaine vision stratégique. Fait qui saute aux yeux si l’on veut bien tenir compte des paramètres réels et des facteurs surdéterminants conditionnant l’évolution politique et historique des pays d’Europe orientale en général et de l’Ukraine en particulier depuis la chute du Mur de Berlin. Ceci procédant d’une démarche se situant nécessairement à cent lieues des affirmations convenues, quasi-unanimement ressassés par des médias tout aussi convenus sinon, dans certains cas, circonvenus ! Honoré de Balzac le constatait déjà dans « Les Illusions Perdues » : «  Il y a deux histoires : l’histoire “ad delphinum” officielle, menteuse, puis l’histoire secrète, où se trouve les vraies causes des événements »…

À l’évidence Jean Michel Vernochet a dû effectuer la même constatation… ce pourquoi il s’attache à rassembler les morceaux d’un puzzle géostratégique incompréhensible au non initié. Une mise en forme et un décryptage qui nous invitent à comprendre que la plupart des faits épars, sans liens apparents, s’inscrivent en réalité dans un enchaînement prévisible, résultat d’un vaste mouvement de « globalisation » initié par les dirigeants euratlantistes, voire dans certains cas, spécifiquement israélo-américains. Cela de façon tout à fait ouvertement, de manière parfaitement décomplexée à partir de la désagrégation de l’Empire Soviétique. Une période qui semble désormais, malgré tout, en partie révolue, mais qui a été deux décennies durant celle d’un monde unipolaire dominé par l’Amérique monde.

À ce titre Jean-Michel Vernochet a fait sienne la maxime d’Edward Mandell House, dit « Colonel House », l’éminence grise de la politique américaine du début du XXe siècle, une personnalité mieux connue sous le surnom flatteur de « le faiseur de présidents »… écoutons-le : « La chose la plus difficile au monde est de suivre à la trace n’importe quelle idée jusqu’à sa source  ».

Or c’est ce tour de force que l’auteur accomplit ici avec un authentique succès, notamment en invitant le lecteur à rembobiner, au fil des pages, le ténu fil d’Ariane qui le guidera jusqu’au cœur du dédale géopolitique que constitue l’Ukraine partagée entre Est et Ouest, entre les sirènes de l’Union européenne et la voix de la raison poutinienne. Un labyrinthe que les médias s’applique à compliquer à loisir et à obscurcir autant qu’il est possible.

Un original délabyrinthage qui conduit in fine aujourd’hui, au centre de l’événement… un centre névralgique qui se dévoile au fur et à mesure que défile les pages, un peu comme lorsqu’on atteint le cœur d’un réacteur nucléaire en surchauffe. Soit un cœur au bord d’entrer dans en phase critique, celle d’une réaction en chaîne pouvant entrainer l’hémisphère nord jusqu’à une éventuelle Troisième Guerre Mondiale.

Autrement dit, une nouvelle Guerre Froide devenu folle, née d’une crise devenue immaîtrisable, cela en dépit des apaisements fournis par le Kremlin : rencontre et dialogue dans le bourg de Bénouville à l’occasion du soixante-dixième anniversaire du D-Day entre le président Poutine et le nouveau président ukrainien Petro Porochenko, également retrait des quarante mille personnels des forces armées de la Fédération de Russie de la frontière commune avec l’Ukraine.

À ce titre, la fameuse « source » évoquée plus haut par House, pourrait bien se trouver ici être contenue dans l’ouvrage d’une autre éminence grise, américaine et plus contemporaine celle-là, à savoir Zbigniew Brzezinski, lequel énonce en 1997 sans la moindre équivoque et avec un élégant cynisme, dans son ouvrage fondamental en matière de géopolitique « Le Grand Echiquier » : « Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire. L’Eurasie reste l’échiquier sur lequel se déroule la lutte pour la primauté mondiale. Quiconque contrôle ce continent, contrôle la planète  ».

Un éclairage inédit jusqu’ici, peu ou jamais évoqué, qui permet à l’auteur de justifier l’enchaînement des faits : la chronologie de la déstabilisation programmée de l’Ukraine... Tout commence avec cette fameuse révolution orange qui voit apparaître un mythe préfabriqué : Ioulia Tymochenko. Car même si celle-ci n’a pas très récemment passé le cap de l’épreuve probatoire qu’auront été les élections présidentielles du 25 mai dernier, elle demeure la figure emblématique des révolutions ukrainiennes en cours. Fille de Vladimir Abramovitch Grigyan, cette lettone d’origine, brune à peau mate, femme d’affaire enrichie du jour au lendemain dans l’industrie gazière, s’était retrouvée - par la grâce de la teinture et de la chirurgie esthétique - remodelée en poupée slave blonde digne des pires stéréotypes de bande dessinée. La juxtaposition des photos présentées dans l’ouvrage, « avant » et « après » interventions plastiques, est à cet effet saisissante ! Égérie de la Révolution Orange, premier ministre, elle sera expédiée en prison pour malversations financières, ceci avant de revenir triomphalement sur la scène politique en tant que farouche adversaire du président Ianoukovitch. De quoi mettre alors, et à dessein, le feu aux poudres en embrasant des foules frustrées par l’incapacité d’une classe dirigeante ukrainienne notoirement corrompue à conduire le pays sur la voie d’une nécessaire et urgente modernisation...

Vient ensuite l’offensive atlantiste visant à intégrer l’Ukraine à l’Union Européenne et surtout... à la lui faire intégrer en priorité les rangs de l’OTAN... cela au grand dam des populations russophones de l’est du pays ! Une situation à laquelle la Russie ne pouvait rester indifférente d’autant que la Crimée rattachée à l’Ukraine, abrite la flotte russe de la mer Noire dans le port de Sébastopol… seul débouché pour la Fédération vers la Méditerranée et au-delà, vers les Mers chaudes, exception faite du port de Tartous sur les côtes syriennes.

À ce propos il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que jamais les Russes n’auraient accepté de renoncer à leur seul port en eaux profondes de la Mer Noire, seule base arrière avancée en amont des Détroits. L’enjeu ukrainien n’étant en fin de compte, non seulement européen mais plus encore méditerranéen et proche-oriental… Raisons pour lesquelles on notera sans surprise la présence, pourtant incongrue, de miliciens israéliens au nombre des manifestants de l’euro-maïdan lors des rassemblements insurrectionnels de Kiev entre novembre 2013 et février 2014, est désormais avérée et documentée.

De sorte qu’à l’arrivée, après la lecture de l’« Engrenage », il devient plus facile de comprendre qu’une République autonome de Crimée, isolée en terre ukrainienne, sans lien terrestre avec la Russie, ne posséderait aucune certitude quant à sa sécurité ! De ce point de vue il était éminemment prévisible que les provinces russophones de l’est ukrainien, situées entre la Russie et la Crimée allaient, en toute logique, se soulever à leur tour en vue d’obtenir leur rattachement à la Russie... et non pas leur annexion impérialiste par Moscou ainsi que se complaisent à le ressasser les gens de presse.

Ajoutons pour ne pas conclure que l’autre province maritime, celle d’Odessa, demeure le seul débouché maritime de l’Ukraine, ce à quoi Kiev n’est pas non plus prêt à renoncer au profit de la Russie… d’autant que la ville d’Odessa elle-même abrite la plus grande communauté juive d’Europe Orientale... couvée du regard par le puissant lobby judéo-américain et objet de toutes attentions de l’influent AIPAC. Une organisation toute puissante aux États-Unis dans le domaine des Affaires étrangères ainsi que l’ont exposé en détail, en 2006, les deux chercheurs Stephen Walt de Harvard et John Mearshmeimer de l’université de Chicago… C’est en résumé à suivre la genèse de cette crise aux perspectives explosives que nous invite Jean Michel Vernochet. Des analyses et des conclusions qui devraient peut-être choquer nombre de « bons esprits », mais éclairer tous les autres. Car les faits sont têtus... surtout mis bout à bout !

Par Claude Timmerman 6 juin 2014

Claude Timmerman est un ancien conseiller du Président togolais Gnassimgbé Eyadéma. Il fut particulièrement chargé pour la CEDEAO du désenclavement par le port de Lomé des pays centraux, Burkina-Fasso, Mali, Niger, Tchad.

UKRAINE, L’ENGRENAGE
De la révolution orange
à l’indépendance de la Crimée
via la colère du Maïdan
CHRONIQUES 2004-2014
176 pages

Éditions SIGEST 29, rue Etienne Dolet - 94140 Alfortville - France
Tél. : +33 1 43 75 42 85 - Courriel : editions@sigest.net

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