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Irak : Inglorious bastards

Léon Camus

mercredi 28 décembre 2011

Inglourious Basterds 2009 : titre du film « culte » de Quentin Tarentino, douze fois oscarisé et awardisé, trente-sept fois nominé et Palme d’or en 2009 au Festival de Cannes pour ses descriptions de boucheries innommables, de sacrifices humains esthétisants. Titre qui comporte deux altérations orthographiques par rapport à l’écriture commune : Inglorious Bastards. Film de dément ou de démon (scènes voluptueuses de mutilations d’une rare obscénité dans la violence), montrant que l’histoire fantasmée supplante désormais l’histoire réelle… interdit aux moins de 12 ans en France où les préadolescents se trouvent ainsi légalement conditionnés précocement à la folie meurtrière, laquelle devrait un jour ou l’autre, sans doute, se retourner contre ses promoteurs… les mêmes qui en tirent gloire et fortune. Film qui constitue au demeurant un symptôme de dépérissement civilisationnel et de l’engloutissement de nos sociétés dans la démence collective, soit la déconstruction traumatique de l’imaginaire collectif - et partant du psychisme individuel - car il n’est pas ici seulement question d’un banal retour à la barbarie, mais d’un angoissant glissement vers les limbes de l’infrahumain.

Qui ne se souvient des mots « mission accomplie » prononcé par le matamore [1] GW Bush depuis le porte-avions USS Abraham, le 1er mai 2003 au lendemain de la chute de Bagdad… si la mission était de renvoyer l’Irak à l’âge de pierre, d’y semer chaos et dévastation, et bien la mission est alors en effet pleinement accomplie !

Tout cela pour quoi ?

Aujourd’hui, huit ans, huit mois et 26 jours après le début de l’Opération Iraqi Freedom (autrement nommée Choc et Effroi) les Américains ont achevé, de se retirer d’Irak en traversant à l’aube du dimanche18 décembre - presque à la sauvette - la frontière koweitienne. Alors que reste-t-il de neuf années d’occupation ? Rien, si ce n’est une ambassade à la soviétique dans la Zone verte, au cœur de Bagdad, avec ses 16.000 personnels qui y seront rattachés… un corps étranger sur une terre qui rejette avec dégoût et mépris ceux qui prétendaient les délivrer d’une odieuse dictature et leur apporter la démocratie et ses bienfaits.

Que reste-t-il de neuf années de bruit et de fureur ? Rien, si ce n’est des monceaux de cadavres et l’exaspération de haines inexistantes du temps de l’épouvantable dictature baasiste, nationale, socialiste et laïque. L’Amérique rappelle aujourd’hui ses troupes dans la honte et le déshonneur, lesquels ont éclaté dans l’ultime descente de la Bannière étoilée le 15 décembre, dans l’arrière cour d’une zone aéroportuaire sécurisée… c’est le dos à un mur vaguement masqué par un filet de camouflage usagé que Leon Panetta, Secrétaire américain à la Défense, a prononcé l’éloge funèbre d’une entreprise qui restera dans l’histoire comme une extraordinaire foirade achevée en apothéose avec le refus de Bagdad d’accorder une quelconque immunité aux soldats américains qui auraient été chargés de poursuivre la formation de l’armée indigène. C’est sur ce cinglant camouflet que le président Obama s’est en vérité résigné a signer le 21 octobre le retrait total des troupes… Désormais, ne subsistent plus de la formidable armée de 171 000 hommes et de leurs 505 bases que 157 soldats devant poursuivre la formation des officiers Irakiens et un contingent de Marines pour la protection de l’ambassade !

Précisons que lors de cette pitoyable cérémonie d’adieu aux armes, ni le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki ni aucun autre ministre n’avait cru nécessaire de se déplacer, déléguant la représentation du gouvernement au seul chef d’état-major de l’armée irakienne, le général Babaker Zebari. Quelle humiliation pour l’Amérique et pour l’Occident embarqués tout entier, volens nolens, dans la faillite de l’impérialisme mégalomaniaque et irresponsable des néoconservateurs judéo-protestants américains… À moins, bien entendu, à ce que semer le chaos n’ait été le véritable objectif pour la faction de schizophrènes, ou de grands initiés, qui - tels l’emblématique Michael Leeden [2] - se font adeptes et chantres de la théorie du chaos constructif et ont trouvé dans l’Irak martyr, pour leur psychopathie messianique, un terrain d’expérience grandeur nature.

Un bilan consternant ou pire, effrayant !

Un bilan consternant au regard des fleuves de sang versés et de l’infini cortège de misères et de douleurs. Un avis d’ailleurs assez largement partagé dans le camp des vainqueurs si l’on en croit les réflexions publiés par le Figaro [16 déc.11] du colonel John Nagl, président du Center for a New American Security et proche du général David Petraeus, lui-même ancien commandant en chef des forces de l’Otan en Afghanistan et actuel patron de la Central Intelligence Agency :« Cela fait plus de vingt ans que nous nous battons en Irak si vous remontez à la première guerre du Golfe. Le prix payé dans ce pays par nos forces a été gigantesque, bien supérieur à tout ce que les militaires américains auraient pu imaginer. Nous avons mis à bas un dictateur qui était une menace pour la sécurité du monde, mais le prix payé pour organiser l’après-Saddam a été incommensurable…  ». Ajoutons, un fiasco total !

Ceci étant l’avis d’un homme du sérail, il ne peut s’empêcher de se payer de mots lorsqu’il déclare – et semble ou feint de croire - que la Grande Amérique a « mis à bas un dictateur qui était une menace pour la sécurité du monde  ». Une bien dérisoire menace après douze année de blocus, une armée dépenaillée et des pertes humaines - depuis février 1991 et avant mars 2003 - estimée au-delà du million par les organisations spécialisées des Nations unies que sont la FAO, l’UNICEF, l’OMS. Même si les chiffres produits ne sont pas vérités d’Évangiles, et même fortement minorés, ils donnent malgré tout la mesure de l’état de santé d’un pays déjà saigné à blanc en 2003 avant même le premier assaut. Que pouvait peser alors un pays de 23 millions d’habitants face au bloc démographique de quelque 400 millions d’âmes face à la coalition initiale associant les É-U, le R-U et l’Australie avec son gigantesque potentiel en terme de puissance militaire, économique et industrielle  [3] ?

Au final, un bilan officiel corrigé et maquillé qui n’en demeure pas moins désastreux pour ces presque dix années de conflit : officiellement 4481 GI’s morts, 32 000 blessés et mutilés, 802 mds de $ évaporés en pure perte – pas pour tout le monde ! - et sans doute près de 600 000 d’Irakiens passés ad patres ou au fil de l’épée pour leur apprendre – une fois pour toutes - à vivre en bons démocrates  [4] ! On pourra toujours dire que ce départ « la queue entre les jambes » [5] est un succès pour la présidence Obama puisque sa promesse de rapatrier les guys aura été tenue… Oui mais à quel prix ? Reste le goût amer des mensonges éhontés relatifs aux armes de destruction massives ou à la complicité irakienne avec Al Qaïda, des tortures avilissantes infligés aux détenus sans jugement d’Abou Grahib – qualifiés de « mauvais traitements » dans les colonnes du Figaro – ou encore les Chasses du Comte Zaroff façon Blackwater [6]… une impressionnante série de meurtres et de viols perpétrés par l’armée et ses mercenaires – contractants - qui ne sont sans rappeler certains comportements qui accompagnèrent en 1944 l’avancée des Libérateurs… [7]

Sans oublier l’exode des chrétiens d’Irak soumis à des persécutions inédites depuis l’avènement de l’Islam, et contraints à chercher leur salut dans l’exil. Mais qui en cure à Washington sachant que la majorité des 4 ou 500 000 chrétiens qui vivait en Irak encore en 1991 [moins de 200 000 aujourd’hui] est composée de « papistes », c’est-à-dire d’Assyro-Chaldéens catholiques…

De mortelles « erreurs ?

Des « erreurs qui ont altéré le prestige des États-Unis dans le monde arabe et leur influence mondiale » nous dit encore le quotidien de M. Dassault, et c’est peut dire… Car c’est tout l’héritage civilisationnel de l’Occident qui sort avili d’une guerre livrée pour le pétrole certes, mais plus encore pour assurer les arrières de l’État hébreu, lequel prétend ne pas devoir survivre hors d’une culture obsessionnelle du complexe obsidional de l’assiégé permanent.

À l’issue d’un calvaire de vingt et un ans, l’Irak s’apprête donc à assurer désormais seul sa sécurité, mais, comme disent les commentateurs, la capacité de ses forces armées à assurer la stabilité du pays pose question ! Car l’Irak, en dépit des 900 000 membres de ses forces de sécurité formés à grand frais est loin d’être « pacifiée » quoiqu’en dise M. Obama qui parle à son endroit, certainement sans savoir, de « stabilité » ! Qu’attendre en effet d’un État majoritairement chiite dans l’actuel contexte de tension régionale et de désignation comme cibles de la Syrie et de l’Iran, également chiites, eu égard à la volonté affichée des mousquetaires occidentalistes [R-U/Fr/Alle/É-U] d’en découdre avec la Syrie baasiste, socialiste et nationale ?

À Bagdad, les signes avant coureurs d’épuration - ou à tout le moins de règlements de comptes – se multiplient entre les forces régulières à majorité chiite et les milices sunnites notamment la Sahwa - le Réveil. Celle-ci, forte d’une dizaine de milliers d’hommes, a été constituée par le Pentagone vers la fin 2006 dans les zones tribales sunnites afin d’y contrer la montée en puissance des islamistes radicaux soutenus et armés par l’Arabie saoudite. Or, l’intention annoncée du Premier ministre Nouri al-Maliki de démanteler ces milices – devenue inutile selon lui - est de fort mauvaise augure, d’autant que ces dernières semaines quelque 600 personnes soupçonnées d’appartenir à l’ex Parti Baas ont été arrêtées !

Et un avenir immédiat passablement inquiétant

Sur le fond, les Américains laissent – faut-il dire abandonnent ? - un pays plongé dans une crise profonde politique avec la décision du bloc laïc Iraqiya de suspendre sa participation aux séances du Parlement. Cette formation politique – celle de l’ancien Premier ministre Iyad Allaoui – forme le second groupe parlementaire avec 82 députés contre 159 pour la coalition des partis religieux chiites de l’Alliance nationale. Aujourd’hui, Iraqiya dénonce sans ambages « l’exercice solitaire du pouvoir » de Nouri al-Maliki. Celui-ci a d’ailleurs demandé au Parlement de démettre son Vice-Premier ministre sunnite, Saleh Moutlak, appartenant à Iraqiya et accusé d’avoir appartenu au Baas ! Celui-ci ne s’est d’ailleurs pas gêné pour déclarer à chaîne CNN que « Washington laisse maintenant l’Irak aux mains d’un dictateur pire que Saddam Hussein, qui ignore totalement le partage du pouvoir, contrôle étroitement les forces de sécurité et a fait procéder ces dernières semaines à plusieurs centaines d’arrestation  » !

Pour ne pas conclure, disons que le retrait d’Irak intervient dans un contexte régional de plus en plus volatile, celui des soulèvements populaires et des velléités maintes fois annoncées au plus haut sommet des États, en France, au R-U, aux É-U et en Israël par la bouche du président Pérès, de frapper l’Iran de façon préventive et sans exclure a priori l’emploi de l’arme nucléaire… Capacité de rétorsion ou assurance vieillesse que la « Communauté internationale » reproche vertement à Téhéran de vouloir acquérir ! En fin de compte, l’enjeu et l’issue véritable de la guerre d’Irak se situe à n’en pas douter en Syrie car sans changement de régime à Damas, l’axe irano-syro-libanais se maintiendra et alors, selon toute vraisemblance, l’Irak, s’agglomérerait naturellement à un bloc chiite dominant la Région. Une perspective et une hantise indicible pour les pétromonarchies au premier rang desquelles l’Arabie saoudite et le Qatar qui savent que dans ce cas de figure leurs jours seraient comptés !

Notes

[1C’est sous un calicot géant portant la mention « Mission accomplie » et barrant les superstructures du porte-avions nucléaire USS Abraham que le 43e président des États-Unis prononça le 1er mai 2003 un discours retentissant annonçant la fin en Irak des « opérations de combats majeures » mais non l’achèvement de « la guerre au terrorisme ».

[2Michael Ledeen, rédacteur de la néo-conservatrice National Review, fut le conseiller pour les affaires internationales de Karl Rove, éminence grise jusqu’à sa démission en 2007 du président GW Bush. Ledeen occupe la « chaire de la liberté » au sein du think tank American Enterprise Institute où il œuvre aux côtés de Richard Perle. Ancien collaborateur des services secrets américains, israéliens et italiens, son nom est associé à l’attentat qui fit en 1980, 85 morts à la gare de Bologne dans le cadre de ce qui s’est appelé la « stratégie de la tension », laquelle visait à barrer la route du pouvoir au PCI. Il est également l’un des membres fondateurs du Jewish Institute for National Security Affairs et consultant du cabinet de relations publiques Benador Associates, grands spécialistes du viol des foules par la propagande de masse.

[3Au total ce sont vingt nations qui se coaliseront successivement pour gérer la paix impossible d’Irak où la situation devient rapidement intenable. Notons que ni la France, ni le Canada, le plus proche allié des É-U ne participeront à une guerre qu’ils peuvent a posteriori se féliciter d’avoir évitée… et à une occupation incomparablement plus coûteuse en vies humaines et en exactions de toutes sortes que ne l’aura jamais été l’occupation allemande en Europe de l’Ouest. Les échelles de classement dans la barbarie seraient décidément à revoir !

[4Selon les sources l’évaluation du nombre de victimes irakiennes varie de 1 à 10. Wikileaks s’appuyant sur ses interceptions de données militaires américaines fait état de 109 032 morts : 60% des décès concerneraient des civils, soit 66 081 personnes. Quelque 23 984 insurgés, 15 196 membres des forces gouvernementales irakiennes et 3 771 autres membres de la coalition complètent ce sinistre tableau. En octobre 2006 cependant, la revue médicale britannique de renommée internationale, The Lancet évaluait le nombre de morts irakiens dus à la guerre à 655 000. Celle-ci avait comparé les taux de mortalité dans les foyers interrogés en 2006 à des chiffres officiels de 2003. D’autres bilans font monter le nombre de morts au-delà du million, ainsi l’Institut de sondage britannique Opinion research était parvenu à évaluer le nombre de morts entre mars 2003 et août 2007. Remarquons que les pertes subies par les contractants, personnels civils armés, ne sont pas répertoriées.

[5Le 25 mars 2003, l’ancien inspecteur de la Commission d’enquête des Nations unies pour le désarmement, et ancien officiers du corps des Marines, Scott Ritter, déclare sur l’antenne de la radio TSF : « Les États-Unis vont quitter l’Irak la queue entre les jambes, sur une défaite. (...) A chaque fois que nous affrontons les troupes irakiennes, nous pouvons gagner quelques batailles tactiques, comme nous l’avons fait pendant dix ans au Vietnam, mais nous ne serons pas capables de gagner cette guerre, qui est à mon avis perdue ». Jugement vérifié même si Ritter s’est trompé quant au calendrier de la débâcle. Ce « patriote », comme il aime à se présenter, eut le courage de révéler que lorsqu’il œuvrait au sein de l’Unscom – United nations spécial commission dont il a démissionné en 1998 – il y œuvrait pour le compte conjoint de la CIA et du Mossad israélien.

[6À la fin du premier semestre 2009, le nombre de contractuels travaillant en Irak pour le compte du Pentagone est estimé à 132 610, soit l’équivalent en nombre de soldats américains déployés. Afin de faire la lumière sur les fraudes massives étant intervenues dans les contrats attribués par le Pentagone en Afghanistan et en Irak, un rapport officiel du 7 juin 2009 rédigé par une Commission bipartite - Commission on Wartime Contracting in Iraq and Afghanistan associant Démocrates et Républicains – avance le chiffre de 250 000 pour les personnels contractuels – mercenaires - présents sur les deux fronts. En Afghanistan, les 68 197 aussi mercenaires sont nombreux que les hommes sous l’uniforme ! Le recours au mercenariat ayant au demeurant été dopé par l’élection du Prix Nobel de la Paix, Barak Obama.

[7Si la violence est en baisse après le pic sanglant des années 2006 et 2007, les attentats, les exécutions sommaires et les enlèvements restent fréquents dans le pays : en novembre 2011, 187 Irakiens, dont 112 civils, 42 policiers et 33 soldats ont trouvé la mort lors d’attaques, le mois précédent ce sont 258 personnes qui avaient perdu la vie dans des circonstances analogues.

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