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Le dollar dévore l’euro

vendredi 15 avril 2022

Et si la guerre d’Ukraine était le prélude à une troisième guerre mondiale économique ?

C’est ce que nous explique Michael Hudson. Avec l’industrialisation socialiste de la Chine en ligne de mire, les États-Unis s’appliquent à faire tomber un nouveau rideau de fer. Première victime, l’Europe qui doit renoncer à de fructueuses relations économiques à l’Est au profit des importations US. Une bonne chose pour le portefeuille de l’Oncle Sam. Une moins bonne pour la balance commerciale de l’Europe et sa monnaie… (IGA)

Il est clair à présent que l’actuelle escalade de la nouvelle guerre froide a été planifiée il y a plus d’un an. Une stratégie a été élaborée à travers les visées de l’Amérique pour bloquer Nord Stream 2 et empêcher l’Europe occidentale (« OTAN ») de chercher la prospérité à travers le commerce et des investissements mutuels avec la Chine et la Russie.

Comme l’ont annoncé le président Biden et les rapports sur la sécurité nationale des États-Unis, la Chine est considérée comme l’ennemi principal. Elle a pourtant joué un rôle utile. Elle a en effet permis aux entreprises US de faire baisser les salaires en désindustrialisant leur économie au profit de l’industrialisation chinoise. Mais la croissance de la Chine a été reconnue comme l’Ultime Menace : la prospérité par le socialisme. En effet, l’industrialisation socialiste a toujours été perçue comme le grand ennemi de l’économie rentière qui s’est emparé de la plupart des nations au cours du siècle qui a suivi la fin de la Première Guerre mondiale, surtout depuis les années 1980. Nous avons aujourd’hui pour résultat un choc des systèmes économiques : industrialisation socialiste contre capitalisme financier néolibéral.

Si bien que la nouvelle guerre froide contre la Chine prend implicitement des allures de prélude à une troisième guerre mondiale de longue haleine. La stratégie US consiste à éloigner le plus possible les alliés économiques de la Chine, notamment la Russie, l’Asie centrale, l’Asie du Sud et l’Asie de l’Est. La question était de savoir par où commencer le dépeçage et l’isolement.

Il est apparu que la Russie présentait la plus grande opportunité pour commencer l’isolement, à la fois de la Chine et de la zone euro de l’Otan. Une série de sanctions de plus en plus sévères – et, si possible, fatales – contre la Russie a été élaborée pour empêcher l’OTAN de commercer avec elle. Tout ce qu’il fallait pour déclencher le tremblement de terre géopolitique était un casus belli.

Cela s’est fait assez facilement. L’escalade de la nouvelle guerre froide aurait pu être déclenchée au Proche-Orient, en raison de la résistance que rencontrent les États-Unis pour accaparer les champs pétrolifères irakiens ; ou contre l’Iran et les pays qui l’aident à survivre économiquement ; ou encore en Afrique de l’Est. Des plans de coups d’État, de révolutions colorées et de changements de régime ont été élaborés pour toutes ces régions. Et l’armée US en Afrique s’est constituée particulièrement vite au cours des deux dernières années. Mais l’Ukraine a été soumise à une guerre civile soutenue par les États-Unis pendant huit ans, depuis le coup d’État de Maidan en 2014. Elle a ainsi offert la possibilité de la première grande victoire dans cette confrontation contre la Chine, la Russie et leurs alliés.

Les régions russophones de Donetsk et de Louhansk ont donc été bombardées avec une intensité croissante. Alors que la Russie s’abstenait de répondre directement, des plans auraient été élaborés pour qu’une grande épreuve de force débute fin février – en commençant par une attaque éclair de l’Ukraine occidentale, une attaque organisée par des conseillers US et armée par l’OTAN.

En intervenant pour défendre préventivement les deux provinces de l’Est de l’Ukraine et pour détruire militairement l’armée, la marine et l’aviation ukrainiennes au cours des deux derniers mois, la Russie a offert le prétexte aux États-Unis de commencer à imposer le programme de sanctions qui avait été conçu et que nous voyons se dérouler aujourd’hui. L’Europe occidentale a consciencieusement suivi le mouvement sans broncher. Au lieu d’acheter du gaz, du pétrole et des céréales russes, elle les achètera aux États-Unis, tout en augmentant fortement ses importations d’armes.
Une baisse prévisible du taux de change euro/dollar

Il convient donc d’examiner comment cette situation est susceptible d’affecter la balance des paiements de l’Europe occidentale et dans la foulée, le taux de change de l’euro par rapport au dollar.

Avant la guerre des sanctions, le commerce et les investissements européens promettaient une prospérité mutuelle croissante entre l’Allemagne, la France et les autres pays de l’OTAN vis-à-vis de la Russie et de la Chine. La Russie fournissait une énergie abondante à un prix compétitif, et cette énergie devait faire un bond en avant avec Nord Stream 2. L’Europe devait gagner les devises étrangères nécessaires pour payer ce commerce d’importation croissant en exportant davantage de produits industriels vers la Russie et en investissant des capitaux dans le développement de l’économie russe, notamment à travers des entreprises automobiles allemandes et des investissements financiers. Ce commerce et ces investissements bilatéraux sont aujourd’hui interrompus. Et ils le resteront pendant de très nombreuses années si l’on tient compte de la confiscation par l’Otan des réserves de change de la Russie en euros et en livre sterling d’une part, et de la russophobie européenne alimentée par les médias de propagande US d’autre part.

Au lieu de cela, les pays de l’OTAN achèteront du gaz liquéfié américain. Mais ils devront dépenser des milliards de dollars pour construire une capacité portuaire adaptée, ce qui pourrait être atteint seulement en 2024. (Bonne chance d’ici là). La pénurie d’énergie entraînera une forte hausse des prix mondiaux du gaz et du pétrole. Les pays de l’OTAN vont également intensifier leurs achats d’armes auprès du complexe militaro-industriel US. Ces achats quasi paniques feront également augmenter le prix des armes. Enfin, les prix des denrées alimentaires augmenteront eux aussi en raison des pénuries désespérées de céréales résultant de l’arrêt des importations en provenance de Russie et d’Ukraine d’une part, et de la pénurie d’engrais ammoniacaux fabriqués à partir du gaz d’autre part.

Ces trois dynamiques commerciales renforceront le dollar par rapport à l’euro. La question est de savoir comment l’Europe équilibrera ses paiements internationaux avec les États-Unis. Qu’a-t-elle à exporter que l’économie américaine acceptera, alors que ses propres intérêts protectionnistes gagnent en influence tandis que le libre-échange mondial est en train de mourir rapidement ?

La réponse est : pas grand-chose. Alors, que va faire l’Europe ?

Je pourrais faire une modeste proposition. Maintenant que l’Europe a pratiquement cessé d’être un État politiquement indépendant, elle commence à ressembler davantage au Panama et au Liberia. Ce sont des centres bancaires offshore qualifiés de « pavillon de complaisance ». Ce ne sont pas de véritables « États », car ils n’émettent pas leur propre monnaie, ils utilisent le dollar américain. La zone euro a été créée avec des menottes monétaires qui limitent sa capacité à créer de l’argent à dépenser dans l’économie au-delà de la limite de 3 % du PIB. Pourquoi dès lors ne pas simplement jeter l’éponge financière et adopter le dollar américain, comme l’Équateur, la Somalie ou encore l’archipel Turques-et-Caïques ? Cela donnerait aux investisseurs étrangers une sécurité contre la dépréciation monétaire dans leurs échanges croissants avec l’Europe et le financement de ses exportations.

L’autre option pour l’Europe, c’est de voir le coût en dollars de sa dette extérieure exploser alors qu’elle devra financer un déficit commercial croissant avec les États-Unis pour importer le pétrole, les armes et les denrées alimentaires. Le coût en euros sera d’autant plus élevé que la devise baisse par rapport au dollar. Les taux d’intérêt augmenteront, ralentissant les investissements et rendant l’Europe encore plus dépendante des importations. La zone euro se transformera en une zone économique morte.

Pour les États-Unis, ce sera une hégémonie du dollar sous stéroïdes, du moins vis-à-vis de l’Europe. Le continent deviendrait ainsi une version un peu plus grande de Porto Rico.

Le dollar face aux monnaies du Sud

La nouvelle guerre froide prend des accents de troisième guerre mondiale avec la « guerre d’Ukraine » en prélude. La version complète de cette nouvelle guerre froide devrait durer au moins une décennie, peut-être deux. Car les États-Unis étendent la lutte entre néolibéralisme et socialisme à un conflit mondial. Outre la conquête économique de l’Europe par les États-Unis, les stratèges US cherchent à verrouiller les pays d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Asie selon des modalités similaires à celles prévues pour l’Europe.

La forte hausse des prix de l’énergie et des denrées alimentaires frappera durement les économies à déficit alimentaire et pétrolier – au moment même où leurs dettes étrangères libellées en dollars envers les détenteurs d’obligations et les banques arrivent à échéance et où le taux de change du dollar augmente par rapport à leur propre monnaie. De nombreux pays d’Afrique et d’Amérique latine – en particulier d’Afrique du Nord – doivent choisir entre souffrir de la faim, réduire leur consommation d’essence et d’électricité ou emprunter les dollars nécessaires pour couvrir leur dépendance à l’égard des échanges commerciaux avec les États-Unis.

Il a été question que le FMI émette de nouveaux DTS (droits de tirage spécial) pour financer les déficits croissants des échanges et des paiements. Mais un tel crédit est toujours assorti de conditions. Le FMI a sa propre politique de sanction à l’égard des pays qui n’obéissent pas à la politique US. La première exigence des États-Unis sera que ces pays boycottent la Russie, la Chine et leur alliance émergente d’entraide commerciale et monétaire. « Pourquoi devrions-nous vous donner des DTS ou vous accorder de nouveaux prêts en dollars, si vous allez simplement les dépenser en Russie, en Chine et dans d’autres pays que nous avons déclarés ennemis », demanderont les responsables US.

C’est du moins ce qui est prévu. Je ne serais pas surpris de voir un pays africain devenir la « prochaine Ukraine ». Les partisans et autres mercenaires wahhabites ne manquent pas. Des troupes mandatées par les États-Unis pourraient combattre les armées et les populations de pays qui cherchent à se nourrir avec des céréales provenant de fermes russes ou qui veulent alimenter leurs économies avec du pétrole et du gaz provenant de puits russes. Ne parlons même pas de participer au projet chinois des Nouvelles Routes de la Soie, élément déclencheur de la nouvelle guerre des États-Unis pour asseoir leur hégémonie néolibérale à travers le monde .

L’économie mondiale est en train de s’enflammer. Les États-Unis se sont préparés à une réponse militaire. Ils se sont également préparés à instrumentaliser leur propre commerce d’exportation de pétrole, d’agriculture et d’armes pour presser les pays du monde de savoir quel côté du nouveau rideau de fer ils souhaitent rejoindre.

Mais qu’est-ce que tout cela va apporter à l’Europe ? Les syndicats grecs manifestent déjà contre les sanctions imposées. Et en Hongrie, le Premier ministre Viktor Orban vient d’être élu sur la base d’une vision du monde fondamentalement anti-européenne et anti-américaine, qui se traduit déjà par le paiement du gaz russe en roubles. Combien d’autres pays vont rompre les rangs – et combien de temps cela prendra-t-il ?

Qu’est-ce que tout cela va apporter aux pays du Sud ? Ils sont déjà éprouvés, pas seulement comme « victimes collatérales » des pénuries et de la flambée des prix de l’énergie et des denrées alimentaires. Mais en tant que cibles de la stratégie US qui inaugure la grande division de l’économie mondiale en deux. De son côté, l’Inde a déjà dit aux diplomates étasuniens que son économie est naturellement liée à celles de la Russie et de la Chine.

Pour les États-Unis, il suffit de répondre à la question suivante : « Qu’est-ce que tout cela va apporter aux politiciens locaux et aux oligarchies clientes que nous récompensons pour avoir livré leur pays ? »

C’est ce qui fait de la troisième guerre mondiale qui s’annonce une véritable guerre des systèmes économiques. Quel camp les pays choisiront-ils : leur propre intérêt économique et leur cohésion sociale, ou la diplomatie US mise entre les mains de leurs dirigeants politiques ? Cette diplomatie US va de pair avec une ingérence du type des 5 milliards de dollars que la secrétaire d’État adjointe Victoria Nuland s’est vantée d’avoir investis dans les partis néonazis ukrainiens il y a huit ans pour déclencher les combats qui ont donné lieu à la guerre d’aujourd’hui.

Face à toutes ces ingérences politiques et à cette propagande médiatique, combien de temps faudra-t-il au reste du monde pour se rendre compte qu’une guerre globale est en cours et qu’elle se transforme en troisième guerre mondiale ? Voici le vrai problème : le temps que le reste du monde comprenne ce qui se passe, la fracture mondiale aura déjà permis à la Russie, à la Chine et à l’Eurasie de créer un véritable Nouvel Ordre mondial non-néolibéral, un nouvel ordre qui n’a pas besoin des pays de l’Otan et qui a perdu tout espoir d’engranger des gains économiques mutuels avec eux. Le champ de bataille de cette guerre globale sera jonché de cadavres économiques.

Michael Hudson est professeur d’économie à l’Université du Missouri, Kansas City, et chercheur associé au Levy Economics Institute du Bard College. Il est spécialisé dans les problématiques de dette. Son dernier livre : « … and forgive them their debts” : Lending, Foreclosure and Redemption from Bronze Age Finance to the Jubilee Year

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