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Barroso, le portrait qui a déplu

dimanche 13 septembre 2009

Revoici, pour vous, un portrait de José Manuel Durao Barroso que j’ai signé dans Libération le 14 avril 2005, dix mois après sa nomination. Intitulé « Le Portugais ensablé », il m’a valu d’être « black listé » par le Président de la Commission qui a la rancune tenace. A la relecture, il n’y a pas une virgule à changer. Peut-être même serais-je plus dur aujourd’hui...

Son nom est-il la clef ? Durao Barroso, en traduction littérale du portugais, cela signifie très dur (durao) et argileux (barroso). José Manuel Très Dur Argileux. Une contradiction ontologique qui vous forge un homme. De quelle matière est donc fait le président de la Commission européenne ?

D’acier ? Ce conservateur portugais, qui s’appuie fermement sur la droite européenne, a défendu jusqu’à l’entêtement Rocco Buttiglione, le commissaire italien qui a tenu des propos jugés homophobes et insultant pour les femmes. Barroso a refusé tout aussi fermement de retirer la proposition Bolkestein qui a pourtant déclenché une crise d’hystérie de belle ampleur en France pour le plus grand bonheur des opposants à la Constitution.

D’argile ? In extremis, Barroso a lâché Buttiglione pour ne pas sombrer avec lui. Confronté à la colère de Jacques Chirac, il a avalé son chapeau en acceptant la « remise à plat » de la directive Bolkestein. Sur quasiment chaque dossier sensible, sa volonté affichée s’est effritée lorsqu’il a rencontré une résistance. Alors, Barroso, le libéral déterminé, ou Barroso, le pragmatique qui navigue à vue ?

L’homme ne se laisse pas facilement cerner. Jusque dans son physique : faux air de Raffarin, petit, râblé, puissant, faisant plus vieux que son âge (seulement 49 ans), il évoque plus un habitué du ring que l’intellectuel pur jus qu’il est, un juriste formé au Portugal, en Suisse et aux Etats-Unis, amateur de peinture moderne et de jazz, polyglotte maniant aussi bien le français que l’anglais ou l’espagnol.

La France, elle, a tranché : elle a fait de lui l’incarnation de cette Europe « libérale » qui lui fait si peur, un chapeau sans doute trop grand pour lui. Si la Constitution est rejetée, Très Dur Argileux aura une part de responsabilité non négligeable : « S’il avait su la fermer sur la directive Bolkestein comme le lui avait demandé Chirac, on n’en serait pas là », peste un haut diplomate français. De fait, c’est au lendemain d’un discours -rédigé par un fonctionnaire britannique ! , dans lequel il clame son attachement au honni « principe du pays d’origine », que le non passe pour la première fois devant le oui dans les sondages. Une « erreur hallucinante », reconnaît un haut fonctionnaire de la Commission, alors que le débat sur la directive s’apaisait. Chirac lui a d’ailleurs violemment sonné les cloches.

Pourquoi avoir agité l’épouvantail Bolkestein ? D’autant que, comme le rappelle à juste titre Barroso : « C’est quand même moi qui aie annoncé que je tiendrai compte de toutes les craintes suscitées par cette directive. En plus, ce n’est pas l’un de mes projets, puisqu’elle a été adoptée par la précédente Commission sans que la France ne dise rien. » D’où cela vient-il alors ? De son inconscient libéral ? Même pas, assure cet homme qui sait être charmeur en privé : « Je suis un réformiste attaché à l’économie libérale de marché. » C’est tout Barroso, ces formules où chacun trouve plus ou moins son compte. Il reconnaît cependant qu’il n’a peut-être pas mesuré que les mots n’ont pas le même sens partout : « Au Portugal, privatiser, c’est mettre fin au contrôle de l’Etat et donc accorder davantage de liberté. Pour la France où l’Etat est jugé protecteur, ce n’est pas la même chose », ironise-t-il.

Le handicap de Barroso, c’est qu’il a déboulé dans le jeu européen sans y être préparé, et sans être désiré par le couple moteur de l’Union, Berlin et Paris. Le candidat rêvé pour succéder à Romano Prodi, c’était Guy Verhofstadt, le Premier ministre belge, un libéral, certes, mais aussi un fédéraliste convaincu et surtout un opposant de la première heure à la guerre en Irak. C’est d’ailleurs pourquoi Londres a posé son veto. Blair a alors soufflé le nom de son ami José Manuel à ses partenaires. Même si Barroso a soutenu la guerre en Irak, Schröder et Chirac laissent faire, tout en faisant la grimace. Dénué de toute expérience européenne, au pouvoir dans son pays seulement depuis deux ans, le voici donc propulsé à la tête de la Commission. La gauche du Parlement européen, elle, ne se trompe pas sur le personnage en refusant de lui accorder la confiance. Pas grave, puisque l’Europe est largement à droite. Au lieu d’en tirer la leçon et d’essayer d’élargir sa base, Barroso va assumer ses habits de président de droite en nommant à tous les postes clés des libéraux pur jus (concurrence, marché intérieur, commerce international, etc.). Les commissaires allemand (socialiste) et français (chiraquien mais taxé d’étatisme comme tous les Français) sont marginalisés sans état d’âme.

De droite, Barroso l’est assurément après un départ à l’extrême gauche : il a commencé au sein d’un petit parti maoïste, le Mouvement de réorganisation du parti du prolétariat (MRPP) au temps de la Révolution des oeillets. Etonnant ? Pas tant que cela quand on sait que le MRPP a été l’un des principaux opposants à la prise du pouvoir par le Parti communiste portugais, au point que beaucoup pensent aujourd’hui qu’il a été financé et manipulé par la CIA. Après un séjour à Londres, il adhère à la fin des années 70 au très mal nommé « Parti social-démocrate » portugais, un parti de centre droit, toujours par engagement anticommuniste. Il a trouvé sa voie. L’homme gravira patiemment tous les échelons. Il ne cache pas que son ambition est de devenir Premier ministre. Une fois élu, il impose alors une cure de rigueur sans précédent à son pays, dont les comptes publics ont été laissés dans le rouge vif par les socialistes. Il fallait du courage. Mais au milieu du gué, après à peine deux ans de mandat, il s’exile à Bruxelles. Une semaine plus tôt, son parti a pris une claque monumentale aux élections européennes... Ce père de trois grands enfants (21, 18 et 16 ans), toujours marié avec leur mère, a laissé le maire de Lisbonne, son successeur longtemps haï à la suite d’une querelle de cœur, se faire battre aux législatives.

Un éditorialiste portugais, Miguel Sousa Tavares, qui connaît bien son homme, a écrit récemment dans le quotidien Publico, que « ses idées sont desséchées par les manœuvres politiciennes, les stratégies de conquête du pouvoir et les ambitions personnelles ». C’est « un personnage constamment disposé au compromis et prêt à négocier tout et le reste y compris l’essentiel, poursuit Tavares : Rien n’est sacré, rien n’est définitif, tout est négociable ». Martin Schulz, le président du groupe socialiste au Parlement européen, ne pense pas autre chose : « Quand il parle aux socialistes, il est socialiste. Quand il parle aux libéraux, il est libéral. Il dit aux gens ce qu’ils veulent entendre. » Barroso le caméléon, Barroso le manoeuvrier ? « Parfois je me trompe. Je n’ai aucune peine à le reconnaître, se défend-il. J’ai des doutes, je l’admets. Mais n’est-ce pas une preuve d’intelligence. » Barroso le pragmatique, donc ?

Chirac ne lui pardonne pas ses erreurs de manœuvre et sa volonté de mettre en scène un isolement de la France sur la directive Bolkestein. Il a donc fait pression sur France 2 pour lui interdire l’accès de Cent Minutes pour convaincre, de peur que Barroso fasse monter le non. « C’est quoi ces méthodes de république bananière ? » s’indigne-t-on dans l’entourage de Barroso. Il a le sentiment que l’Elysée cherche à le transformer en un bouc émissaire bien commode en cas de rejet de la Constitution. Impressionné par le courage de Bolkestein, qui n’a pas hésité à venir en France pour répondre aux critiques sur son projet, Barroso envisage de violer l’embargo chiraquien pour mener campagne. Barroso, le dur, bande ses muscles. Ira-t-il jusqu’au bout ?

José Manuel Barroso en 4 dates

23 mars 1956 Naissance à Lisbonne.
Avril 2002 Premier ministre du Portugal.
29 juin 2004 Le Conseil européen le désigne président de la Commission.
11 novembre 2004 Débute son mandat de cinq ans.

PS : Barroso n’a finalement pas osé braver l’embargo chiraquien. Il est resté terré à Bruxelles durant toute la campagne référendaire.

http://bruxelles.blogs.liberation.f...

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