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Révolution énergétique américaine et chute des cours du baril

Compte-rendu des « Géopolitiques de Nantes » du 3 octobre 2015

dimanche 8 novembre 2015

Cet article place les échanges entendus dans la structure d’une guerre civilisationnelle complexe [1]

Le lieu de cette guerre à plusieurs bandes est le Moyen-Orient. L’enjeu est le pétrole, plus précisément le contrôle des futures évolutions du prix du gaz et du pétrole sur le marché mondial. Il est à noter que le prix du gaz est annexé à celui du pétrole.

Plus particulièrement dans l’hypothèse que le pic pétrolier soit déjà passé, alors il faut s’attendre à des oscillations des prix avec des hauts et des bas niveaux. La position stratégique reste celle de spéculer sur les tendances et aussi d’orienter les cours du marché. En quelques mois seulement, de juin 2014 à aujourd’hui, le prix de l’énergie a chuté de 60% dû notamment au ralentissement chinois, aux productions américaines et canadiennes, et peut-être aux conditions du nouvel accord Quincy 2.0 entre les occidentaux et la monarchie saoudienne. En effet la révolution énergétique aux États-Unis en 2010 a démontré la possibilité d’une production industrielle d’hydrocarbures non conventionnels avec un seuil de rentabilité à 100 $ le baril. Aux dernières réunions de l’OPEP (novembre 2014 et juin 2015) l’Arabie Saoudite, le Koweït, le Qatar, et les Émirats Arabes Unis n’ont pas souhaité s’opposer à la baisse des prix en limitant leur production. Les conséquences sont créatrices de graves perturbations pour tous les producteurs d’énergie qui n’ont pas les réserves en $ aussi gigantesques que les pays cités. Ainsi l’Arabie Saoudite forte de ses réserves peut donc attendre très longtemps avant que cela ne devienne critique, au contraire d’autres pays comme le Yémen, l’Égypte, l’Algérie, ou le Venezuela. La plupart des pays producteurs avaient établi leur budget pour un baril à 90 $. Il est à rappeler que le coût de production dans les pays du Golfe est d’environ 1,5 $ le baril, chiffre à mettre en perspective avec le prix du baril sur le marché, puis avec le prix à la pompe en litre (1 baril = 159 litres). Ces écarts gigantesques sont caractéristiques de la gouvernance financière mondiale.

Les guerres en Ukraine et en Syrie peuvent se lire suivant une lecture gazière et énergétique.

En 2006, puis en 2009, les tensions entre la Russie et l’Ukraine sur des différents de livraisons et de paiements (qui se sont avérés être de responsabilité ukrainienne), et la guerre civile actuelle dans le Donbass expliquent la décision russe de ne plus emprunter le carrefour de gazoducs ukrainiens pour alimenter l’Europe du Sud d’ici 2020.
L’Union Européenne a attisé la révolution de Maïdan, elle devra donc aussi assurer l’Ukraine dans un avenir proche. En a-t-elle les moyens ? Le contournement de l’Ukraine devait en partie s’effectuer via le projet South Stream (route dans la mer noire débouchant en Bulgarie).
Les États-Unis ont demandé à l’UE de refuser un tel projet suite à la crise ukrainienne. La contre solution de Moscou est de faire passer le gazoduc par la Turquie puis par la Grèce. Si le projet se concrétise, il sera plus compliqué pour les européens de discuter avec la paire Turquie / Grèce qu’avec la Bulgarie.
Le jeu géopolitique de la Turquie n’est pas clair, d’un côté elle accepte les pourparlers sur ce gazoduc, de l’autre côté elle émet des réserves.
Au contraire, les allemands ont su profiter de ces différentes crises, puisque le North Stream doublera le volume d’importation de gaz russe. L’Allemagne conforte donc son hégémonie par rapport aux pays du sud de l’Europe, et l’Allemagne renforce son statut d’état pivot sur le vieux continent.
Pour l’Union Européenne, la stratégie énergétique est de multiplier les flux d’approvisionnement et de favoriser les lois du marché.
La stratégie russe est toujours d’être un fournisseur de gaz fiable à 100%, et en même temps d’appliquer la doctrine Lavrov. La doctrine du Kremlin sanctionne les pays avec lesquels il y a de forts différents par des prix plus élevés, alors qu’avec d’autres pays où ses relations sont cordiales les prix restent bon marché.
La dépendance énergétique européenne est en moyenne à 50% liée à l’extérieure de l’Union avec de très fortes disparités par pays. Cela n’aide pas à définir une ligne politique commune. De plus les intérêts américains sont repris par les organes politiques de l’UE qui ne suivent pas les intérêts purement énergétiques de l’Europe continentale ou des pays de l’ancien bloc de l’Est.

Quasiment toutes les puissances locales (excepté l’Égypte) et quasiment toutes les grandes puissances mondiales (exceptée la Chine) participent aux théâtres d’opérations en Irak, Syrie, et Yémen.
En 2005 l’accord du Quincy (pétrole contre sécurités intérieure et extérieure) a été reconduit pendant 60 ans entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite. Plus largement l’accord inclut d’un côté les occidentaux (et les européens avides de financement) et de l’autre côté les pays du golfe (Qatar, Koweït, Émirats Arabe Unis). Le Qatar dispose d’un potentiel gazier gigantesque, tout comme sans doute ses voisins de la péninsule arabique. La route d’approvisionnement privilégiée est de passer via l’Irak et la Syrie et la Turquie pour alimenter l’Europe du sud. La Russie se verrait alors amputée d’un débouché conséquent vers l’Europe.
En prévision du futur, il est remarquable de voir que les états du Golfe se préparent aux sources d’énergie alternatives tel que le nucléaire (exemples : Jordanie, Turquie, Émirats, Abu Dhabi). La monarchie saoudienne investit fortement ses capitaux aux États-Unis dans les méthodes non conventionnelles d’extrait du gaz de schistes. Lorsque le prix du marché remontera cette méthode sera rentable.
L’affirmation de l’Arabie Saoudite et du Qatar au niveau géopolitique est à contre balancer avec celui de l’Iran, qui a signé le 14 Juillet dernier un accord avec les États-Unis. Cet accord traduit le rapport de force en faveur de l’Iran, au détriment des politiques néoconservatrices occidentales.
Dans les annotations de fin d’article [2]vous pourrez lire les écrits puissants de Mahmood Mamdani et de Samuel Huntington explicitant la guerre civilisationnelle complexe. Les récentes brouilles américaines / saoudiennes, les prises de contact Arabie Saoudite / Chine (accord de coopération nucléaire, discussion inter état-major), la constitution d’une grande coalition (Hezbollah, Iran, Russie, Irak) contre Al Qaeda et Daesh démontrent que le monstre créé peut se déplacer sur le prochain maillon faible de la région.
Le monstre État Islamique peut en effet soit s’orienter sur l’Iran (tension entretenue sunnite / chiite), soit sur le sud de la fédération de Russie (Caucase musulman), soit sur la Turquie (OTAN, et gouvernement musulman-démocrate) et par ricochet sur l’Europe (terrorisme, et vague migratoire profitable au capital), soit sur Israël (remise en cause de l’intrication judéo-chrétienne, 3 milliards $ d’aide militaire annuel des États-Unis), soit sur l’Égypte (gouvernement militaire anti frère musulman), soit dans la péninsule arabique (remise en cause du financement et du Quincy 2.0).

Aux États-Unis, le mérite d’Obama aura été d’éviter la fuite en avant de l’empire américain. Hillary Clinton a pris ses distances de l’exécutif. L’ex général et ex directeur de la CIA David Petraeus, le directeur des affaires politiques de l’ONU Jeffrey Feltman, et le général John Allen ont tous été démis de leur fonction, ils commandaient tous la soit disant coalition « anti-Daesh ». La guerre civilisationnelle complexe en cours en Syrie / Irak se lit aussi via le prisme du contrôle des futures évolutions des prix de l’énergie.

Louis Hugo

Notes

[1Structure d’une guerre civilisationnelle complexe vue par S. Huntington

[2« Pour les Américains en particulier et pour le camp occidental en général, l’Afghanistan a représenté la victoire finale, décisive, le Waterloo soviétique en quelque sorte de la guerre froide. Pour ceux qui ont combattu les Soviétiques, en revanche, la guerre d’Afghanistan a été perçue très différemment. Comme l’a fait remarquer un spécialiste occidental, « pour la première fois, la résistance à une puissance étrangère était couronnée de succès sans pour autant se fonder sur des principes nationalistes ou socialistes, mais sur des principes islamiques ; elle a donc été menée au nom du djihad et a aidé le monde musulman à prendre confiance en sa puissance. [..]. Là où l’Occident voit une victoire du monde libre, les musulmans voient une victoire de l’islam. Les dollars et les missiles américains ont beaucoup compté dans la victoire contre les soviétiques. Mais tout aussi indispensable a été l’effort collectif de l’islam, nombre de gouvernements et de groupes ayant collaboré à vaincre l’Union soviétique et à remporter une victoire qui servent leurs intérêts. La principale source d’aide financière musulmane est venue d’Arabie Saoudite. » Samuel Huntington – Le choc des civilisations

« Historiquement, la tradition de « petit jihad » elle-même comprend deux notions différentes et contradictoires. La première est celle d’une guerre juste contre les occupants qu’ils soient croyants ou non. […]. La seconde idée contenue dans la notion de jihad et qui contredit la première est celle d’un combat permanent contre les tendances doctrinales islamiques officiellement considérées comme hérétiques. C’est une tradition sans profondeur historique en islam. Illustrée par le massacre des populations civiles chiites en Iran et en Irak par les Ikhwan, bras armé du mouvement wahhabite (à ne pas confondre avec le mouvement des frères musulmans égyptiens portant le même nom et créé plus tard), elle se rapproche davantage de l’Inquisition chrétienne que de quelque pratique historique du jihad dans l’islam. En fait, la notion de jihad ininterrompu – qui est une institution de défense des intérêts de l’état – est moins une tradition historiquement attestée en islam qu’une pratique liée à l’histoire récente de la famille des Saoud et de l’état d’Arabie Saoudite. Or c’est précisément parce qu’il est associé aux pratiques sectaires enracinées dans l’histoire d’un État entretenant des liens intimes avec les États-Unis que le jihad armé continu intéresse particulièrement les stratèges de la CIA. » Mahmood Mamdani – La CIA et la fabrique du terrorisme islamiste

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