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Grèce, l’échéance est proche

Léon Camus

vendredi 17 avril 2015

Il court, il court, le furet du bois joli… les chefs du Parti Syriza rebondissent d’un continent et d’une capitale à l’autre. Un jour le fringuant M. Varoufakis est à Washington pour aller séduire Dame Lagarde ci-devant directrice du Fonds Monétaire International auquel il remboursera in extremis quelques jours plus tard, le 9 avril, la très modique somme de 460 millions d’€… le lendemain c’est autour de M. Tsipras de se rendre à Moscou pour s’y entretenir avec le président Poutine. Mais le chef de la Fédération de Russie a d’autres chats à fouetter, en Ukraine et ailleurs, tout occupé également à son partenariat stratégique avec Ankara qui lui permet de prendre quelque peu l’Otan à revers. Au final pour la Grèce, rien ne bouge. La dette grecque dont le montant total de s’élève désormais à quelque 320 milliards d’€uros, est toujours au point mort. Or les échéances approchent avec à la clef, ou la faillite, la cessation de paiement et la sortie de l’Eurozone, ou bien passer sous les fourches caudines de la Banque centrale européenne et repartir pour une nouvelle cure d’austérité assortie d’une conversion accélérée à l’ultralibéralisme et d’un retour au plus profond du giron européiste.

Au reste il y a fort peu de chance que la Grèce rembourse sa dette. Déjà parce que les différents gouvernements de gauche qui se sont succédés depuis quarante ans [1] à la tête du pays, et plus encore les personnalités essentiellement sociales-démocrates qui ont tenu les rênes après 2009 et la crise mondiale déclenchée en septembre 2008 par l’effondrement des « hypothèques immobilières à risque » (subprimes), n’ont cru bon d’appliquer comme en Irlande, en Lettonie, en Islande, la politique qui leur aurait permis de renouer avec un minimum de croissance.

Au lieu de cela, sauf à prendre le taureau par les cornes et à s’arracher à l’écurie fangeuse de l’euroland, le nouveau gouvernement d’extrême gauche d’Alexis Tsipras s’est engagé dans un dérisoire bras de fer avec Berlin et le Soviet bruxellois. Une impasse dont le prix final devrait être à la charge de ces malheureux grecs qui, malgré une terrifiante guerre civile [2] (1946/1949), persévèrent - avec un horrible masochisme, mais ils ne sont pas les seuls ! - dans l’erreur consistant à croire les promesses des démagogues et autre démocrates grand teint… À savoir persister dans la croyance puérile en une manne étatique ab libitum, un droit à la paresse sans restriction ni obligation ni sanction, ainsi qu’au temps des cerises à perpétuité ! Mal leur en a pris. L’avenant et bénévolent prêteur cache évidemment un impitoyable créancier. L’argent facile se rembourse toujours au centuple et au prix du sang ou de la livre de chair. [3]

État des lieux

Même si elle le voulait la Grèce ne remboursera certainement pas ses créanciers parce qu’elle n’en a pas les moyens. Pourtant, paradoxalement, cette dette ne lui coûte pas spécialement cher. La plupart des Institutions financières prêtent à la Grèce à des taux très bas, voire nuls, ce qui maintient le poids de ses intérêts proche de celui de la France. Ceci depuis le 10 mai 2010 l’octroi d’un plan de soutien. Lequel s’est en particulier traduit par une aide de 347 milliards d’euros sous forme de deux prêts, l’un de 110, l’autre de 130 milliards avec en sus un effacement de dette de 107 milliards [4]. Ce qui représente l’équivalent d’une fois et demi son PIB ou encore de 31 000 euros par Grec. Par comparaison, cela représenterait environ 3 000 milliards d’euros pour la France, aujourd’hui pourtant déjà elle-même endettée à hauteur de 95,1% de son PIB4. L’endettement grec atteint pour sa part 175% du PIB, entre autres causes parce que l’économie grecque reste plombée par une dépense publique débridée… et une économie encore en voie développement ! Ceci malgré quelques secteurs de haute performance telle la construction navale qui représente approximativement 7,7 % de la flotte mondiale. Un secteur qui aurait au bas mot rapporté 154 mds d’€uros à la Grèce entre 2000 et 2012 [5]. Ou encore malgré d’innombrables oliveraies multi centenaires que les Grecs laissent crever plutôt que de les exploiter alors que la demande mondiale est en pleine expansion. À cela les Grecs préfèrent les revenus réputés plus faciles du tourisme. C’est cruel à dire, mais c’est ainsi !

En 2008, les États de la sphère occidentale sont intervenus massivement pour renflouer leurs banques en pleine crise de solvabilité avec pour conséquence que les États se sont surendettés et sont par suite devenus de plus en plus captifs de leurs créances et de leurs créanciers. À partir de là, la spirale de l’endettement a connu une ampleur croissante et aujourd’hui nombreux sont les États qui n’ont d’autre choix que d’accroître leur dette pour en payer les intérêts. À titre d’exemple la France emprunte environ 50 mds d’€/an pour le seul « service de sa dette ».

1981 en Grèce et en France, arrivée de la social-démocratie aux Affaires

En Grèce, l’arrivée de la gauche socialiste pouvoir en 1981 avec pour premier ministre Andréas Papandréou, a fait preuve sans discontinuer, et jusqu’en 1999, d’une impressionnante irresponsabilité budgétaire matérialisée par un déficit moyen de 8,7% du PIB… situation évidemment intenable sur le long terme. Circonstance aggravante, durant toute cette période, les gouvernements grecs successifs ont menti avec constance quant à l’état de leurs finances… cela avant même d’intégrer l’Eurogroupe. De 1997 à 1999, la Grèce s’est faite une spécialité du trucage des chiffres. Son déficit n’était pas tombé comme elle le prétendait alors de 4% à 1,8%, c’est-à-dire sous la barre fatidique des 3% imposée par Bruxelles… ce déficit était seulement passé de 6,6% à 3,4% et ce, grâce à des manipulations astucieuses, notamment par le biais d’une comptabilité inventive incluant des commandes d’armement et autres excédents bidons émanant soi-disant des caisses d’assurance sociale.

À la manœuvre pour conseiller Athènes, la pieuvre Goldman Sachs. Nous retrouverons à nouveau cet établissement financier cosmo-américain en 2001, juste après la rentrée d’Athènes dans l’euro, en train d’aider le gouvernement grec à emprunter des milliards tout en échappant aux radars des autorités européennes, au demeurant aveugles ou complices… Remarquons que cette « inconséquence » de la bureaucratie européiste n’est pas d’hier car l’intégration de la Grèce aux institutions européennes commence tôt : d’abord au Marché commun (1957/1986), soit bien avant son entrée dans l’Union économique et monétaire en 2001.

Début novembre 2009, une équipe de Goldman Sachs proposera à nouveau à Athènes un montage pour repousser à un avenir plus lointain le poids de la dette sociale. Cette fois le plan mirobolant de ces chevaliers d’industrie planétaires n’est pas retenu. Trois mois après, Goldman Sachs joue alors l’a dette grecque « à la baisse » ! À partir de là la crise grecque commence à sérieusement menacer de faire exploser l’Euro… en 2009, l’État grec connaît un déficit budgétaire de 15,6% et une dette publique égale à 127% de son PIB. En 2010 c’est la banqueroute. Car en 2010, en plein tourmente économique, au lieu d’utiliser l’argent des prêts généreusement consentis par les Institutions financières et le marché sur la foi de comptes truqués, afin par exemple d’adapter son économie aux contraintes de la mondialisation, la Grèce embauche à tout de bras des agents de service public et construit moult infrastructures dont l’inutilité apparaît rapidement. Elle avait déjà dépensé, presque en pure perte, 20 mds d’€ pour les Jeux Olympiques de 2004.

Quelle issue à la crise grecque ?

En tout état de cause la Grèce ne peut vraisemblablement pas se tirer d’affaire, redresser sa situation, tout en restant dans le carcan de l’Euro et par conséquent sans s’affranchir de l’Union européenne afin de retrouver la maîtrise de sa monnaie (et de sa politique monétaire), en un mot en revenant au Drachme pour relancer son économie grâce à de faibles prix à l’exportation. En un mot : la Grèce doit retrouver de la compétitivité, pour ce faire sortir de l’euro et dévaluer en tant que de besoin.

En effet, dans la configuration actuelle l’on ne voit pas bien comment la Grèce pourrait échapper à son destin sans que Syriza soit avons-nous dit, dénonce une dette devenue insupportable, soit se résigne à négocier sa « restructuration » en se couchant devant les oukases bruxellois, c’est-à-dire en rentrant la tête basse dans les rangs européistes, et du même coup, en renonçant à son programme et à toutes ses promesses électorales.

Rappelons que de nombreux autres États ont été eux aussi en cessation de paiement et ont connu de spectaculaires redressements : avant-hier l’Argentine, hier l’Islande comme auparavant la Suède, des cas d’école dont on parle fort peu… Ou encore l’Irlande qui était il y a cinq ans au bord de l’abîme, et qui, au contraire de la Grèce, a opté pour une thérapie de choc… pari tenu puisqu’en 2014 la verte Érin bénéficie d’une croissance de 4,8%. Autre cas à citer parce que plus directement lié à l’effondrement de 2008, la crise lettone qui ne durera que deux ans : en 2008 il devient apparent que l’année suivante le déficit budgétaire du pays atteindra 18% du PIB. Des mesures draconiennes sont aussitôt adoptées qui se traduisent par un ajustement budgétaire de 14,7 points de Pib en 2010. Les brèches sont bientôt colmatées et les investisseurs reviennent, la crise est jugulée. Ceci pour montrer que le pire n’est pas toujours à craindre ou à attendre lors de crises budgétaire aiguës, mais prévisibles et curables pour peu qu’on s’y attelle.

Au contraire des Lettons les Grecs ne procèdent en 2010 qu’à un ajustement budgétaire cosmétique de 6,6 points de PIB avec pour conséquence mécanique qu’en 2011 le pays s’est davantage enfoncé dans la crise. Notons ici que le contraste entre Lettonie et Grèce en termes de réduction des dépenses publiques est particulièrement significatif : la Lettonie est, elle, parvenue à réduire significativement ses dépenses publiques qui étaient encore de 44% en 2010, tandis qu’à la même époque en Grèce celles-ci représentent 52% du PIB. Trois ans après, en 2013, la part des dépenses publiques en Grèce se monte à 59% du PIB, tandis qu’en Lettonie elle n’est plus que de 36%.

Autopsie de la mauvaise gestion grecque

La Grèce paye à l’arrivée, et au prix fort, une politique étatiste, démagogique et irresponsable. Les mots ne sont pas trop forts. L’État socialiste se mêle de tout, intervient partout… sauf là où cela serait essentiel, tout en laissant dépecer le pays… à telle enseigne que le port du Tirée passe entre les mains des Chinois (à l’instar de l’aéroport de Toulouse). Le patrimoine est vendu à l’encan tandis que les femmes de ménages du ministère des Finances sont réembauchées fin janvier 2015, et la télévision d’État non viable – un gouffre financier – est rouverte en grande pompe (songeons à l’interminable grève de Radio France !). Le tout accompagné d’une politique d’imposition et de taxation assez élevées pour décourager durablement l’investissement au profit des entreprises. Tout cela n’est ni sérieux ni rationnel, sauf à piloter à très courte vue dans le but premier de s’assurer d’une clientèle électorale. Regardons plus près de nous, en France, pays incroyablement riche, mais en cours d’appauvrissement, où nous pouvons constater que les mêmes « erreurs » et faux calculs inspirent plus ou moins nos actuelles et consternantes politiques sociales et économiques.

Quant aux réformes structurelles utiles à relancer la croissance, nul n’en parle. Dans un pays sans cadastre – dont 25% des biens fonciers relèveraient de l’Église orthodoxe, mais là n’est pas la question - et où les armateurs sont apparemment exemptés de certains impôts dans des proportion considérables, une refonte de la fiscalité sur la propriété immobilière serait de toute évidence de la plus grande urgence. Reste que la première des priorités du gouvernement grec, demeure la lutte contre la fraude fiscale… il va de soi que ce n’est pas en faisant payer plus et encore plus d’impôts aux contribuables solvables qu’une économie enlisée redécolle, bien au contraire. On sait ce que vaut le slogan « les riches paieront », les « riches » étant de nos jours tout ceux qui vivent d’un travail productif ou socialement utile.

Il serait certainement plus judicieux de simplifier massivement les réglementations du travail et la fiscalité en instaurant une sorte de flat tax et de tailler à coups de serpes dans les effectifs d’une bureaucratie pléthorique, d’abord occupée à ponctionner citoyens et entreprises dans un contexte de corruption généralisée. En outre l’on dénonce volontiers l’enrichissement de l’Allemagne sur le dos des européens qui achètent ses produits. Pourquoi l’Europe, l’Amérique et la Chine achètent-ils aux Allemands ? Parce que leur savoir faire est incontestable et la qualité de leurs productions excellente. Au demeurant nul n’est contraint d’acheter allemand mais il n’est pas non plus interdit de les imiter matière de discipline sociale et de productivité. Ce pourquoi c’est avec consternation et tristesse que l’on voit les gens de Syriza s’accrocher maintenant au slogan « l’Allemagne paiera »… pour son occupation de la Grèce au cours de la dernière guerre mondiale [6]. Dérisoire et pitoyable.

L’Union face à la Grèce… se soumettre ou de se démettre

En attendant les nouveaux dirigeants grecs savent user de diplomatie et de charme tout en misant sur les contradictions existant entre les européens eux-mêmes… une politique astucieuse certes, mais immanquablement destinée à faire long feu. Car ce n’est là que politique spectacle. Derrière les sourires, la lutte est âpre et l’enjeu n’est pas mince puisqu’il s’agit pour Syriza « de se soumettre ou de se démettre ».

Notons cependant qu’après le recours à une politique comminatoire, les dirigeants européens se sont rendus compte qu’il ne servait à rien de mettre la Grèce et les Grecs éprouvés par cinq pénibles années d’austérité, le dos au mur… sauf à précipiter leurs sortie de l’Euro, ce que les eurocrates ne veulent pas de toute évidence… sauf l’Allemagne à présent lasse de traîner le boulet grec. Mais « comment faire rentrer dans le rang la Grèce sans la conduire à briser le consensus eurolâtrique ? »[pauljorion.com2mars15]]. Un sacré casse-tête sachant que les contraintes financières à très court terme - fin juin - auxquelles les Grecs doivent faire face ne sont pas soutenables… et conduisent au défaut de paiement si elles ne sont pas revues ou révisées de fond en comble fin avril quand démarrera la négociation sur un troisième plan d’aide sans lequel la Grèce fera immanquablement défaut. On parle désormais d’un renflouement immédiat 30 à 50 mds d’€… Mais la Bce, farouche gardienne de l’orthodoxie ultralibérale, refuse toute rallonge et jette l’éponge.

Désormais la « BCE interdit aux banques grecques, qu’elle maintient à flot, de prêter de l’argent à leur gouvernement… Les Allemands, droite et gauche confondues, refusent tout cadeau à un peuple qu’ils considèrent comme paresseux et seul responsable de son malheur… Dans quelques jours, faute d’accord, les caisses seront désespérément vides, l’État hellène devra sans doute payer les salaires des fonctionnaires et les retraites avec des reconnaissances de dettes échangeables créant de cette façon une pseudo monnaie qui se dévaluera très vite. Les capitaux seront contrôlés et les dépôts en banque bloqués, à commencer par ceux libellés en euros. Les Grecs s’enfonceront encore plus dans le marasme. L’Union européenne se frottera les mains : un exemple aura été fait » [7].

Bras de fer

L’on comprend ici que la dette grecque est autant le problème du gouvernement d’Alexis Tsipras que celui de Bruxelles qui a échoué dans ses tentatives un peu trop brutales de mise en demeure et d’injonction à payer. Parce que l’Union pour toutes sortes de bonnes et de mauvaises raisons se refuse à lâcher sa proie. Et pour paraphraser une formule célèbre, selon Bruxelles, il n’y aurait « point de salut hors de l’Union »… Comme dans l’ex-Union soviétique : l’on y entre, mais l’on n’en sort pas ! Le président de la commission européenne Jean-Claude Juncker, l’a dit clairement : « ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » (sic). Quel aveu !

De toutes les façons, un accord sur la dette serait certainement douloureux pour les créanciers, mais surtout constituerait de facto une mutualisation de la dette des États, un précédent exclu a priori par les Traités. D’autres pays fortement endettés comme l’Espagne, le Portugal et l’Irlande qui ont consentis de grands sacrifices en vue de revenir à l’équilibre budgétaire pourraient dès lors exiger une égalité de traitement avec la Grèce… Une hypothèse difficilement envisageable, nous sommes donc dans l’impasse ! Ce pourquoi la politique des eurocrates n’a pas changé sur le fond : contraindre la Grèce à payer – « assumer ses engagements » - mais avec suffisamment de souplesse pour ne pas casser le lien et la pousser hors de l’Union… le cas échéant dans les bras des Russes ! Qui, soit dit en passant, ne souhaitent pas rajouter du contentieux au contentieux avec l’Union européenne, chaque chose en son temps, l’Ukraine d’abord où les combats ont repris mezzo voce… mais vont à nouveau crescendo, lentement mais sûrement.

Il a donc été décidé de laisser au gouvernement grec « le nez juste hors de l’eau » et de le soumettre à une asphyxie financière contrôlée [8]. Cela signifie que Tsipras doit venir à résipiscence et s’afficher ouvertement comme le bon européiste qu’il n’a certainement jamais, au fond, cessé d’être ou d’aspirer à devenir… le gauchisme n’étant in fine qu’un marche-pied vers les sphères du pouvoir ! Telle est la loi des dirigeants sociaux-libéraux-libertaires qui s’accommodent très bien du carcan étatiste supranational bruxellois pourvu que la manne tombe régulièrement, le renoncement à la liberté contre la gamelle assurée.

La Commission est donc prête à céder un peu de terrain, à faire quelques concessions, mais juste ce qu’il faut. Comme l’a clairement expliqué le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, dans un entretien au quotidien espagnol El Pais, la démonstration doit aller jusqu’au bout : « Tsipras a franchi une étape décisive. Il a commencé à assumer ses responsabilités, mais il est confronté à un problème : il doit encore expliquer que certaines des promesses qui lui ont permis de remporter les élections, ne seront pas tenues ». CQFD. Faisant référence au mouvement espagnol Podemos (Yes we can) qui entend suivre la voie tracée par Syriza, Junker ajoutait : « Les propositions de certains de ces partis, ne sont pas compatibles avec les règles européennes, elles nous mèneraient à une situation de blocage total ». À moins bien entendu de changer ces « règles »… ce dont les eurocrates ne veulent entendre à aucun prix puisqu’il s’agit de la vulgate de l’hyperlibéralisme prophétisé par l’École de Chicago. Vulgate parfaitement compatible avec le néo-soviétisme bruxellois, voire complémentaire.

Mauvaise foi et chantage

Bref, Syriza, après avoir réclamé à Berlin des dédommagements liés à l’occupation allemande afin de se payer sur la bête (immonde), envisage depuis le 11 mars la saisie des biens immobiliers allemands à Athènes, en particulier l’Institut Goethe et l’Institut d’archéologie [lefigaro.fr12mars15]. C’est en tout cas l’actuel projet du ministre grec de la Justice, Nikos Paraskevopoulos. Syriza va plus loin encore et montre son vrai visage, ceci en allant jusqu’à exercer un chantage à l’immigration, et pas uniquement sous forme d’une plaisanterie de mauvais goût. Le ministre de la Défense grec, Pans Kamménos, proposait ainsi le 9 mars dernier, d’ouvrir les frontières à l’immigration et de « détourner vers l’Allemagne le flot de réfugiés et de demandeurs d’asile », ajoutant « et tant mieux si, parmi ces migrants, se trouvent des djihadistes de l’État islamique » [9]. Déclaration particulièrement intempestive et bien entendu peu relayées par la grande presse.

En ce qui concerne les arguments politiques, le conflit qui oppose l’Otan et la Russie, avec laquelle la Grèce entretient de puissants liens historiques et religieux, peut jouer afin d’obtenir des concessions de la part d’une Europe atlantiste vivant dans la panique de voir Athènes et Moscou se rapprocher [10]. De plus, les institutions européennes donnent à la Grèce, tant qu’elle n’est pas sortie de l’Union, une redoutable capacité de blocage : un exemple en a été donné récemment à propos de l’extension des sanctions frappant Moscou [11]. Sachant qu’en cas de rupture avec l’Ue, la Grèce disposera d’indéniables d’atouts économiques : tourisme, marine marchande et une place non négligeable dans le système bancaire balkanique.

Partant des deux hypothèses de base, sortie de l’Euro ou renégociation de la dette, la crise grecque aura de toutes façons une incidence directe, économique mais également politique sur l’avenir de l’Union européenne. Le commissaire européen en charge de l’économie, le Français Moscovici, a souligné à ce propos qu’un éclatement de la zone euro porterait atteinte à tous ses membres, en premier lieu à l’Allemagne. Par conséquent dans tous les cas de figure la crise grecque impactera le projet européen. Ce qui signifie, grosso modo, que la Grèce peut éventuellement faire éclater l’Eurozone et partant, peut-être l’Union elle-même. Possibilité qui explique que Tsipras se sente en position de force relative dans ses discussions avec les responsables institutionnels et financiers. Reste qu’il y a des limites à tout… Rappelons que la Banque centrale européenne annonce qu’elle ne participera ni à l’annulation ni à la restructuration de la dette grecque. Cette position est partagée par la chancelière fédérale Merkel. Selon un sondage, 48% des Allemands se sont déclarés favorables à la perspective de voir la Grèce quitter la Zone euro. Fait indicatif : 38% des investisseurs interrogés en février anticipent dès à présent un éclatement de l’union monétaire européenne, cela en dépit de l’approbation le 24 février, par l’Eurogroupe du plan grec de réformes et par voie de conséquence, prorogé son programme d’aide financière jusqu’en juin prochain. Dont acte !

Pour ne pas conclure

Pour la première fois l’extrême gauche bon chic bon genre est arrivée en Europe au pouvoir à la suite d’élections libres. Nous sommes loin des Spartakistes du messianiste Karl Liebknecht – au départ membre du SPD, le Parti social-démocrate d’Allemagne - et de l’Allemagne révolutionnaire de 1919. Un succès préparé par l’histoire contemporaine de la Grèce et la guerre civile de 1944/1949, le coup d’État des colonels en 1967 et le quasi monopole de la gauche depuis 1981 dans la conduite des affaires. Monopole qui a conduit le pays à la ruine dont la gauche radicale prétend l’en extraire avec les recettes astucieuses – essentiellement sur le papier – du sémillant M. Varoufakis.
Pourtant nombreux sont les Grecs qui, ne partageant pas les idées de Syriza, sont aujourd’hui révoltés par l’insupportable cure d’austérité qui leur a été infligée durant cinq ans. D’autant que la Grèce compte 25 % de chômeurs et que Tsipras a contracté une surprenante alliance de gouvernement avec le Parti souverainiste des « Grecs indépendants ». Un « compromis nationaliste » qui se nourrit de la question chypriote assez méconnue à l’Ouest, née de l’implantation par la force des armes d’une République turque en août 1974… et aussi du contentieux naissant avec Ankara, relatif à la propriété ou au partage des ressources pétrolières et gazières de la Mer Égée.

À Bruxelles et dans les capitales européennes, par soumission idéologique - par corruption morale et intellectuelle - l’on refuse toujours d’admettre l’échec de la monnaie unique et l’on s’acharne perinde ac cadaver à la maintenir en coma prolongé en dépit des signaux de détresse émanant de nombreux États européens entrés en quasi récession. Remercions à ce propos les Grecs et leur dette infernale, laquelle pose à brûle pourpoint la question de l’endettement des États et des dérives usuraires inhérentes au système financiariste globalisé. À toute chose malheur peut être bon et la crise grecque, outre l’ébranlement qu’elle pourrait induire dans une construction européenne qui n’a d’européenne que le nom, devrait contribuer à saper, et subséquemment à réviser, le paradigme ultra-libéral et le fétichisme de la marchandise… deux des multiples mamelles pendantes qu’arborent les nouvelles déités mondialistes.

Un dernier mot. En Démocratie, le seul moment où l’État, le pays légal, se confond avec le pays réel, c’est lorsqu’il s’agit d’effacer les dettes contractées par les élites compradores, car ce sont d’abord l’épargne et les biens des citoyens, des particuliers, qui sont a priori hypothéqués pour garantir la solvabilité de l’État. Dans les cas extrêmes – ce qui nous pend au nez – le prélèvement peut se faire, comme à Chypre, directement à la source : l’État ponctionne un pourcentage variable des dépôts bancaires, assurances vie, comptes d’épargne, etc. en un mot pratique du brigandage sous couvert de salut public. Nous voilà prévenus et nous ne pourrons dire que nous ignorions à quelle sauce nous devrions être mangés.

Notes

[1Après l’intermède dit de « dictature des colonels » qui commence en 1967 et s’achève en 1974, naît la Troisième République hellénique… et avec elle, le Mouvement socialiste panhellénique, le Pasok - membre du Parti socialiste européen et de l’Internationale socialiste - fondé en septembre de la même année deux mois à peine après l’invasion turque de Chypre. Son programme se résume à trois mots d’ordre : « indépendance nationale », « pouvoir au peuple » et « libération sociale ». Quarante ans après le bilan est aisé à établir ! Le Pasok aura largement dominé la vie politique grecque durant toute cette période. Il sera notamment au pouvoir de 1981 à 1989 puis de 1993 à 2004 avant d’y revenir en 2009 pour gérer la dette qu’il aura contribuée à creuser. Le 9 novembre 2011, sanction de l’échec de sa politique d’austérité, Geórgios Papandréou démissionne et des élections anticipées interviennent en mai 2012 et le Pasok subit une défaite cinglante passant de 44 % à 13 %. Le 25 janvier 2015, Alexis Tsipras, chef de la formation d’extrême gauche Syriza, accède à son tour au poste de pilotage…

[2En octobre 1944, Churchill soucieux d’empêcher la Grèce de tomber sous la coupe de l’Union soviétique, fait débarquer au Pirée un contingent armé et exige le désarmement et la dissolution du Parti communiste grec. Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Les communistes engagent les hostilités contre les Rosbifs et prennent rapidement le contrôle de la Grèce continentale. Cette première Guerre civile grecque prend fin en février 1945 quand sont conclu à Yalta des accords de partage du monde entre Staline, le grabataire Roosevelt et l’alcoolique Churchill. La seconde guerre civile démarre en 1946, soutenu par la Yougoslavie et le Bloc soviétique lorsque s’amorce la Guerre froide qui remet en cause les accords de Yalta et s’acheve en 1949. Le divorce entre le Maréchal Tito et ses parrains moscovites finit par mettre un terme aux atrocités (Wiki).

[3Cf. William Shakespeare « Le marchand de Venise » 1596/1597.

[4latribune.fr25mars15

[5latribune.fr14juin12

[6Athènes réclame sans la moindre vergogne réclame 278,7 mds d’€ à Berlin selon les calculs à la louche de la Cour des comptes grecque, en réparation de guerre suite à l’occupation du pays par l’armée allemande de 1941 à 1944. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, considère pour sa part que le dossier des réparations est définitivement soldé par les Traités internationaux. L’Allemagne ayant par ailleurs versé à la Grèce en 1960, 115 millions de Deutsche Mark, soit 62 millions de francs lourds (tv5monde.com15mars15).

[7bvoltaire.fr10avr15

[8pauljorion.com21fév15

[9latribune.fr25mars15

[10cf. Samuel Huntington « Le choc des civilisations » 1993, monde orthodoxe contre catholiques et protestants

[11rt8mars15

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