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Centrafrique… la guerre de Noël !

vendredi 29 novembre 2013

La France se prépare à intervenir en Centrafrique, c’est en tout cas ce que nous susurrent avec insistance nos médias… et M. le ministre Fabius, à la peine sur ses autres chantiers diplomatiques, Syrie, Iran, nous informe sur un ton grave que « le pays est au bord du génocide » [AFP21nov13] ! Au goutte à goutte, petit à petit, l’idée d’une guerre juste et nécessaire s’instille dans les esprits, presque par effraction subliminale, en quelque sorte. Toutes les autres diversions tentées ces dernières semaines ont échoué à détourner l’attention du public, à canaliser durablement l’opinion afin de l’éloigner du spectre des plans sociaux, des barrages routiers, des radars et des portiques autoroutiers flambant neuf, des cadavres qui s’accumulent dans les banlieues marseillaises et le pays mis en coupe réglée par des bandes nomades ! Rien n’y fait. Ni les coupables omissions de la presse grâce auxquelles l’on minimise ou l’on ignore les divers épisodes de fronde sociale qui secouent le pays… Ni la banane de Mme Taubira, ni les libérations, à point nommé, d’otages hexagonaux, ne sont parvenus à détendre l’atmosphère et à rasséréner des céfrancs en proie à une féroce anxiété fiscale. Ajoutons que dans le premier cas évoqué – celui du fruit exotique prisé des pongidés et autres hylobatidés vivant hors de leur biotope d’origine - la présomption de « montages », de mises en scène victimaires, est forte… photomontages à la clef. Car l’art de fabriquer ou de modifier des événements en temps réel, a réalisé ces dernières années de formidables et fulgurants progrès.

Autrefois seule la rumeur, volontaire ou spontanée, possédait la faculté de réorienter la réalité dans un sens ou dans un autre, d’inverser les faits, d’exonérer les coupables et de stigmatiser des innocents. Mais les techniques étaient alors rudimentaires, l’onde de choc ne dépassait pas avant longtemps certaines limites. Maintenant sa propagation est immédiate, elle atteint en un éclair, par le truchement des satellites, les frontières linguistiques les plus reculées… tout en sautant allégrement toutes les barrières sociales. L’exemple de l’étrange attentat du marathon de Boston constitue à ce titre un cas d’école que les experts officiels et les écoles de guerre – psychologique en l’occurrence – doivent ou devraient traiter et analyser de près [1]. Depuis l’époque des authentiques massacres nationaux ou de proximité, favorisés par les guerres, mais étouffés par la coupable indifférence des politiques et des médiacrates [2], nous vivons désormais dans un monde où la manipulation de l’images, permet le passage indolore du virtuel au réel, ceci permettant de recréer à volonté des réalités idéales au-delà de la triviale réalité … de fausses-semblances épousant à merveille les structures immanentes de notre imaginaire individuel et collectif… les peurs, les haines, les ressentiments, les espoirs, les sidérations et les inhibitions qui sont les « signifiants maîtres » de nos comportements.

L’onction de la guerre

MM. Hollande et Fabius se préparent à intervenir en Centrafrique

Peut-être sera-ce une guerre nécessaire, et même utile. Faute d’avoir pu bombarder la Syrie, M. Hollande, chef des armées, se revenge de sa déconvenue et du camouflet infligé par une Maison-Blanche où le pragmatisme l’a emporté sur toute autre considération… En Occident, au contraire de ce qui a cours en Orient, du proche à l’extrême, le ridicule ne tue plus et l’on n’y perd plus « la face ». La communication politique, férue de méthode féline, permet quasiment aux pires tocards de toujours retomber sur leurs pattes. Désormais les écarts crapuleux et les condamnations judiciaires sont d’ailleurs presque devenus des passages obligés de toute carrière publique… dans le cursus honorum ne se rencontrent donc plus – ou presque – que de roués briscards et de fieffés chevaux de retour.

En ce moment même les préparatifs d’une éventuelle intervention française en Centrafrique s’accélèrent. La France devrait intervenir sous peu – vraisemblablement après le sommet de l’Élysée sur la sécurité en Afrique prévu les 6 et 7 décembre prochain… « voire avant si nécessaire » - et sous mandat des Nations Unies. Cela conjointement à la Misca - Mission internationale de soutien à la Centrafrique - mise sur pied par la Communauté économique des États d’Afrique centrale [CEEAC]. Force qui compterait 3 600 hommes dont « 3500 en uniformes ». Ça ne s’invente pas !
Le 21 novembre, le président Hollande - qui la veille pressait la Communauté internationale « d’agir pour mettre fin au chaos » centrafricain - indiquait qu’il se refusait catégoriquement à laisser des massacres se perpétrer. Quelques heures plus tôt le ministre des Affaires étrangères, M. Fabius dénonçait de son côté une situation d’urgence extrême : « le pays est au bord du génocide » [AFP]. Deux jours auparavant le Directeur Afrique du département d’État, Robert Jackson, évoquait également une « situation pré-génocidaire » [rfi.fr23nov13].

Le couple franco-américain rabiboché pour la circonstance

Le vilain couple franco américain disjoint sur la Syrie, se raccommode ainsi, selon toutes apparences, avec une Centrafrique où les intérêts partagés (économiques et énergétiques) l’emportent évidemment sur les considérations proprement humanitaires. Mais dans le cas précis ne soyons pas trop mauvaise langue ! Au demeurant la France, quelque soit le “format” de son opération, 700 hommes ou le double, ne pourra se dispenser de la logistique yankee. Alors risque réel de massacre interethnique et interconfessionnels [voir infra] ou prétexte à intervenir ? Sachant qu’il est souvent utile ou loisible de laisser dégénérer une situation pour mieux avoir ensuite l’occasion de paraître en sauveur. Créer un mal que l’on vient soigner donne des obligations synonymes des droits et d’avantages ce qui n’est pas négligeable dans un pays aux ressources pétrolières encore inexploitées et aux gisements d’uranium prometteurs.

Certes Bangui, capitale du Centrafrique, est le théâtre « de flambées de violences épisodiques depuis la chute du régime Bozizé au mois de mars, et depuis trois mois on y assiste à une sérieuse aggravation de la situation sécuritaire » [rfi.fr21nov13]. Mais n’est-ce pas un cas de figure récurrent en Afrique centrale – tout comme dans celle dite des Grands Lacs où persistent de cruelles rebellions au Nord Kivu, pour ne pas parler de la monstrueuse « Armée du Seigneur » ougandaise qui sévit depuis plus d’une décennie ! - où la violence est endémique et toujours associée à la présence des fabuleuses ressources naturelles présentes dans les sous-sols ?

En septembre, des affrontements très violents avaient déjà éclaté dans diverses localités centrafricaines suivant un scénario presque partout identique : d’ex rebelles de la Séléka - « Alliance » en sango - ceux-là qui ont pris le pouvoir le 21 mars dernier en éjectant le président Bozizé [3]d’un siège présidentiel qu’il occupait depuis dix ans, rançonnent à présent les populations locales principalement chrétiennes. Celles-ci en retour s’organisent en milices, les antibalakas, contre leurs agresseurs, en majorité des musulmans. [lefigaro.fr24mars13]. À partir de là tous les musulmans sont accusés ou suspects de soutenir la Séléka. Aussi les sédentaires chrétiens s’en prennent-ils aux pasteurs musulmans venus du nord et dont les animaux pâturent maintenant les champs abandonnés par les villageois fuyant les bandes armées. Nous sommes ici enclos en un sinistre cercle vicieux ! Commentaire d’un imam de Bangui, Abdoul Aziz Magba-Gakara résumant assez bien les faits : « Ce qui se passe aujourd’hui dépasse l’entendement. Cela peut dégénérer en un conflit religieux parce que la population confond les éléments de la Séléka, qui ne parlent que l’arabe, avec les musulmans, si bien que la population chrétienne de Bossangoa estime que ce sont les musulmans qui les agressent. C’est comme ça que par ricochet, elle s’attaque à la population musulmane » [rfi.fr/Reuters24 sept13].

Une combinaison d’antagonismes éminemment détonante

Mais lorsque l’escalade de la violence est enclenchée, que faire ? D’autant que les réfugiés chrétiens ayant fui les zonées rurales ne sont plus approvisionnés et que leurs champs sont dévastés par les troupeaux des éleveurs nomades tels les Mbarara venus du Tchad alors que la période des semailles a commencé. Le Pnud [Programme alimentaire mondial] estime d’ores et déjà à 400 000 déplacés et à 1,1 million le nombre de Centrafricains confrontés à l’insécurité alimentaire… dont 500 000 relèveraient d’une assistance immédiate ! Nous avons ici une configuration particulièrement accomplie – sédentaires contre nomades, agriculteurs contre pasteurs, aborigènes chrétiens contre musulmans arabophones, soit une riche combinaison d’antagonismes culturels, religieux et ethniques, soit un composé éminemment détonnant.

Il est clair que le nouveau pouvoir installé à Bangui n’a pas été à la hauteur des événements, parce qu’il ne suffit pas de prendre le pouvoir, encore faut-il savoir l’exercer. Un blâme qui s’adresse tout autant à ceux qui – à Paris par exemple ou aux NU - eussent dû indiquer voir imposer aux nouveaux dirigeants la marche à suivre. De ce point de vue, la dissolution de la Séléka par le gouvernement début septembre, aura été parfaitement inutile étant intervenue bien trop tard… Aussi parce que le président Djotodia n’a pas assorti son interdiction des groupes rebelles d’un désarmement général et qu’en outre, il a négligé de réhabiliter le reliquat des Forces armées centrafricaines [FACA]… lesquelles se sont débandées à la chute de Bozizé. Aujourd’hui à Bangui - où la délinquance et la criminalité, meurtres, viols et vols, se développent proportionnellement à la prolifération des armes de guerre - ce sont les militaires français et les soldats de la force panafricaine qui assurent tant bien que mal une sécurité toute relative [rfi25spt13].

Une dégradation de la situation constante et rapide

Le 24 septembre à New York, M. François Hollande, ayant à peine digéré sa guerre manquée au Levant, alertait, depuis la tribune des Nations unies, la Communauté internationale sur la dégradation de la situation en République centrafricaine. Entre cette date et aujourd’hui la situation n’a bien entendu fait qu’enpirer puisque rien – avons-nous dit ! - n’a été entrepris pour reconstruire d’indispensables forces de sécurité et désarmer les rebelles dans un pays en proie à une déstabilisation structurelle… liée entre autres à l’actuelle poussée islamiste du Nord vers le Sud. Partout dans le pays des armes se trouvent à présent disséminées, créant les conditions d’un embrasement général… freiné cependant - encore pour le moment - par des chefs des communautés catholiques, musulmans et protestants qui s’efforcent d’agir de concert.

Le 19 décembre la Misca [Mission internationale de soutien sous conduite africaine] devrait prendra le relais de la défunte Fomac. Mais dès à présent la Centrafrique constitue un facteur d’instabilité croissante pour l’ensemble de la Région. À ce sujet, le président tchadien Idriss Déby ne cache pas sa crainte de voir le pays se transformer en « sanctuaire du terrorisme ». La République centrafricaine livrée à l’anarchie pourrait en effet très bien devenir une base permanente de repli pour le Boko Haram [Livres interdits] en guerre au nord du territoire nigérian. Une guerre où se mêle intimement fanatisme religieux et banditisme !

Dans un pays abandonné des hommes et de Dieu, ce sont « des régions entières qui sont coupées de tout, un immense trou noir dont l’administration a disparu depuis des années, où les télécommunications sont inexistantes et le réseau routier délabré » à partir de là « si les choses ne sont pas remises en ordre, il y a un risque de dissémination à partir des foyers terroristes » découvre maintenant le visionnaire M. Fabius [AFP21nov13]. Or M. le ministre nous la baille belle. De quels terroristes parlent-ils ? De ceux que l’Opération serval est censée avoir éradiqués au Nord Mali en janvier dernier dans de grands hourrahs de triomphe ? Peut-être ben qu’oui car au fond la brillante intervention armée qui a valu au président Hollande une timide de fugace « onction de la guerre » n’a fait que déplacer le problème [4]. Le coup de bistouri loin de curer le mal n’a fait que libérer des cellules malignes et c’est toute l’Afrique de l’Ouest qui à présent est susceptible d’abriter des métastases. La « guerre du Mali sera longue » nous a-t-on prévenu après coup. Nos confrères journalistes de terrain assassinés sont là pour nous le rappeler à l’occasion.

En fin de comptes, les lendemains de fêtes sont souvent pénibles, surtout pour ceux qui se prévalent de la gloire facile d’avoir vaincu sans trop de périls dans la conduite d’affrontements à l’asymétrie écrasante. Les Américains en savent quelque chose qui en Irak avaient bousculé les armées baasistes en moins de trois semaines… mais qui, dix ans après, pataugeaient encore dans le bourbier mésopotamien… Vasière sanglante où la Grande Amérique a non seulement perdu la guerre mais aussi son honneur, en tout cas pour ce qu’elle semblait en avoir, charriant avec sa défaite des fleuves de douleurs et des charniers à perte de vue.

Léon Camus 21 novembre 2013

Notes

[1Pour les anglophones élémentaires, aller aux premières images (trois portraits) qui laissent rêveur quant aux modernes capacité de construire une « réalité de synthèse », c’est-à-dire totalement artificielle en substitution de la réalité vraie : http://www.youtube.com/watch?v=rfqy... - Vidéo 9’42’’
« From 9/11 to the global economic collapse is our society being manipulated systematically to produce fear, force obedience, and keep us disunited ? Does media power make deception and manipulation now a real science ? ».

[2Faut-il donner des exemples ? Inutile de revenir sur le génocide des Tutsi du Rouanda en 1994, perpétré avec la complicité tacite de la Communauté internationale. Notons cependant que certains grands malheurs en occultent d’autres tout aussi grands, parfois plus. Ainsi la guerre qui faisait rage depuis 1914 à l’Ouest du sous-continent européen, a-t-elle favorisé les immenses massacres des Chrétiens de l’empire ottoman : génocide arménien, extermination des grecs et des assyro-chaldéens par centaines de milliers. Les déportations concentrationnaires et les grandes hécatombes de la seconde Guerre mondiale ont également fait oublier les camps où furent décimés par la faim, le froid et la maladie les prisonniers de guerre des armées vaincues la Croix rouge y étant interdite… ou encore les extraordinaires déplacements forcés de populations de l’Est vers l’Ouest à partir de janvier 1945 qui s’égrenèrent en autant de marches de la mort, à peine moins terribles que celles au cours desquelles agonisa trente ans plus tôt, le peuple arménien.

[3Trois jours après avoir pris le pouvoir à Bangui et afin de faire cesser les vols et les pillages, la Séléka avait demandé l’intervention des forces de la Fomac (composée de Tchadiens, de Gabonais et de Congolais) et de l’armée française dont la présence se monte à 250 soldats dans la capitale « dans le cadre d’une mission de coopération ». Effectifs renforcés en raison des événements de 350 hommes supplémentaires prélevés sur le contingent de Libreville.

[4La légitimité du pouvoir royal lors du sacre était autrefois sanctifiée et validée par l’onction du St Chrême. À défaut de consécration divine, nos monarques républicains recherchent avec gourmandise et en substitut « l’onction de la guerre ». Laissons les présidents américains, leur cas est entendu et pensons – pour les champs de bataille les plus médiatiquement spectaculaires - à MM. Mitterrand guerroyant en Irak, Chirac en Yougoslavie, Sarkozy en Libye et Hollande au Mali. Pour ce dernier, une nouvelle guerre en Centrafrique pourrait-elle seulement redorer un blason désespérément terni ?

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