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La Syrie en proie aux mercenaires de l’islam radical, arme de guerre du cosmopolitisme mondialiste

Entretien avec Jean-Michel Vernochet

mercredi 4 septembre 2013

Avant propos de Lee Trusk, analyste en géostratégie.

« La presse s’en va-t-en guerre, mironton, mironton, mirontaine, ... ». À l’heure où ces lignes s’écrivent, la Syrie sera bientôt sous le feu des missiles de croisière, du moins le croit-on. Mais que peut-il bien y avoir derrière ces « rebelles syriens », mais aussi derrière ces « résistants libyens », et aussi ces « démocrates » égyptiens, tunisiens et d’ailleurs... pour lesquels les plus puissants gouvernements occidentaux, soudain saisis de l’étrange prurit de l’indignation vertueuse, se ruent à la guerre « ruerunt ab bello » ?

« Le wahhabisme », répond d’emblée et sans ambiguïté J.M. Vernochet dans « Les Égarés ». Et il ajoute pour enfoncer le clou qu’il « mène [pour son propre compte] une guerre sourde et meurtrière dont l’occident se fait complice par aveuglement... ». Mais qu’est-ce que le wahhabisme ? D’où vient-il, quels sont ses buts et comment fait-il pour les atteindre ?

À quelques encablures donc des frappes contre la Syrie, jamais ouvrage ne fut plus opportun car à toutes ces questions comme à d’autres, il répond dans une forme bien à lui, dense et érudite. En explorant les arcanes d’une histoire parfaitement méconnue, il relie tous les fils d’une vieille ambition cachée qui devient de jour en jour plus évidente. Ce faisant, il démystifie cette supposée complexité de l’Orient qui n’est au fond qu’ignorance, fainéantise intellectuelle ou désinformation volontaire dont l’unanimisme médiatique guerrier est une sinistre représentation. Il comble ainsi une lacune essentielle pour qui cherche à comprendre vraiment certains des ressorts les plus importants de ces conflits, aujourd’hui devenus incessants, qui agitent dangereusement le monde musulman. Et bientôt au-delà si l’on n’y prend garde.

C’est pourquoi lire « Les Égarés » s’impose, et critiquer seulement ensuite. En voici les raisons.

LA PENSÉE CONFORME

Il convient d’abord de fixer certaines idées. Tout d’abord, nul ne saurait vraiment être surpris si on affirme que la « pensée » occidentale se réduit désormais à une pensée hébétée et strictement conforme sous l’effet d’un pouvoir intellectuel et médiatique devenu monopolistique parce que bien trop puissant et, de surcroît, totalement acquis à l’idéologie dite « ultra-libérale-progressiste », les deux trouvant leur véritable cause dans de triviaux et bas motifs économiques… « Dis moi qui te donne à manger, je te dirai qui tu es ». Nul en effet ne peut en être réellement surpris car tous peuvent apprécier que cette pensée est à la fois coercitivement dominante tout en se revendiquant comme agressivement « démocratique » et « libre »… Alors qu’elle n’est qu’une mauvaise resucée - un remake - sous une forme modernisée, mais pour l’instant encore homéopathique, de ce que fut le discours dominant des grandes idéologies totalitaires du XX° siècle qui en sont rétrospectivement les annonciatrices. Le nier ne saurait relever que de la complicité ou de la bêtise tant les faits « sont têtus » et parlent fort !

Or que nous dit cette pensée conforme ?

Elle assène en particulier et comme un postulat incontestable que l’islam serait d’un seul bloc, ce qu’infirme résolument et totalement l’incontournable phénomène wahhabite… lequel en est l’expression minoritaire et armée la plus intégriste et la plus virulemment opposée à sa majorité car considérée comme religieusement « impure ». À ce titre « un pur trouvera toujours plus pur que lui pour l’épurer ». L’islam est donc au moins dual et bien plus vraisemblablement multiple. Or une telle vision monolithique ne manque pas d’avoir des conséquences parfaitement schizophréniques et potentiellement explosives puisqu’en même temps que l’Occident se targue d’accueillir cet islam à bras ouvert dans son « intérieur », tout en semant le chaos par la guerre à « l’extérieur » et plus particulièrement dans les pays musulmans, préparant ce faisant le terrain du fanatisme salafiste, autrement dit wahhabite.

Ce qui ne manque de générer en réaction un rejet de plus en plus puissant et dangereux de l’islam supposé « monobloc » présent sur son propre territoire « intérieur ». On ne saurait mieux chercher à réaliser ainsi le fameux et très contestable « wishfull thinking », la prédiction autoréalisable huntingtonienne de la guerre des civilisations. Pour en saisir les enjeux fondateurs, il faut en revenir à ces guerres occidentales dont la Syrie focalise actuellement toutes les intentions… belliqueuses. De quoi s’agit-il vraiment ?

LES GUERRES JUSTES DE L’OCCIDENT

Toujours au nom de « la démocratie » et des « valeurs universelles » pour ainsi dire réunies et dont il s’est auto-décerné le copyright « en la personne » de ses élites dirigeantes, l’Occident mène ouvertement et sans désemparer des guerres « justes » depuis plus d’une décennie dans les pays musulmans. Dans la basse trivialité des intentions, il ne saurait cependant s’agir que du faux nez d’un l’hégémonisme multi-séculaire et finissant, et de ce fait, tout particulièrement agressif incarné qu’il est par la future ex-première puissance mondiale.

Le problème est cependant que ces guerres sont aussi pour l’Occident autant de déconvenues que de cuisants déboires, au rang desquels l’Afghanistan ou l’Irak ne sont pas les moindres. C’est pour cette raison que la puissance américaine a estimé devoir désormais « réduire son empreinte au sol », selon sa propre expression. Autrement dit, il s’agit de faire faire « le job » (« Job is done » comme a pu dire l’ancien président Bush, à l’évidence une figure « historique ») par d’autres. S’il est au demeurant assez facile à cette puissance de réaliser, seule et très discrètement, les conditions préalables à la déstabilisation de tel ou tel régime, de petites mains et autres chevilles ouvrières – aujourd’hui mercenaires et djihadistes comme troupes de choc - sur le terrain et en nombre conséquent lui restent cependant parfaitement indispensables pour réellement les abattre. Affublés par les occidentaux de l’indépassable label « démocratie », celles-ci deviennent alors parfaitement « propres » sous le vocable romantique de « rebelles », de « résistants » ou de « combattants de la liberté », vidant par là tout leur sens à ces termes. Qui sont ces petites mains ?

Chevauchant la vieille tradition impérialiste britannique dont elle hérite depuis qu’Albion décline, la nation à la « Destinée manifeste » se tourne alors opportunément vers une tribu de bédouin. Il s’agit de celle qui fut en son temps portée au pouvoir dans les confins arabiques, par Albion justement. C’est aussi cette tribu qu’elle a elle-même assise durablement au cours des années 40 sur l’immense manne pétrolière que recèle son sous-sol. Et c’est enfin cette tribu précisément qui fut dès l’origine porteuse du wahhabisme. Devenue depuis immensément richissime, elle diffuse sans frein cette idéologie à travers le monde afin de lui instiller la haine du genre humain qui lui est afférente.

L’arme de l’islamisme n’est pas vraiment nouvelle en soi. Déjà elle fut utilisée par la puissance étatsunienne avec un certain succès contre l’armée soviétique au cours de la première guerre afghane. Mais c’est en fait dès 1953 que la puissance américiane décida de flirter avec l’islamisme pour récupérer ses réseaux. Elle le fit là encore par un héritage du 2e conflit mondial et par le truchement de certains membres de la Wehrmacht. Elle consistait, déjà, à tenter de déstabiliser par l’islamisme les républiques périphériques musulmanes de l’Union soviétique. Vraiment, l’histoire bégaie.

Et c’est ainsi que l’indéfectible allié proche-oriental de la « Nation indispensable » est aussi en mesure de lui fournir obligeamment, en plus du pétrole et cette fois à titre quasiment gracieux, une indispensable main d’œuvre de mercenaires en substitution de ses propres soldats devenus politiquement insacrifiables. Sauf que, conformément à leur nature profonde, ces forces de substitution comportent un revers : elles sont purement terroristes et parfaitement ambivalentes. Ce qui signifie, pour faire court, que cet encombrant allié d’une part entache gravement le moralisme humanitaire hautement revendiqué de et par son employeur caché ; d’autre part qu’il est largement capable de se retourner contre lui comme il l’a déjà amplement démontré (qu’on se souvienne en particulier de l’ambassadeur américain J. Christopher Stevens, massacré en septembre 2012 dans « Benghazi libéré »), et enfin qu’il se renforce largement à son contact en même temps qu’il le pénètre plus profondément, ce qui nous amenant au second point. En filant la métaphore religieuse, on pourrait dire que dans ce cas présent, dieu copule avec le diable !

Et c’est bien là l’intérêt que de pouvoir en apprécier l’assez juste mesure avec « Les Égarés ».

LE WAHHABISME

Résumons ce phénomène sociologique et idéologique en quelques points forts :

• Il s’agit une idéologie sectaire et fanatique, intrinsèquement violente, fondée sur l’obligation de conversion, notamment par la force, idéologie issue de l’arriération archaïque typique des sociétés trop longtemps en panne de développement (aspect historique) ce qui fait généralement le lit du totalitarisme.
• Idéologie portée par une frange de pouvoir elle même archaïsante et, de ce fait là précisément, cyniquement adoubée par Albion pour devenir la nation « indépassable » et présider aux destinées de la Péninsule arabique soumise ainsi presque directement à l’ancienne puissance impérialiste, la Grande Bretagne.
• De ce fait le wahhabisme, en tant qu’idéologie, est un outil de pouvoir politique au service d’un despotisme intérieur, mais également de deux néo-impérialismes : celui des puissances wahhabites elles-mêmes, l’Arabie séoudite et le Qatar, associées aux thalassocratie anglaise et américaine.
• Idéologie qui, sous couverture d’un islam fondamentaliste strictement « littéral », transforme cette religion en une propre arme de destruction massive tournée, dirigée contre l’Islam en tant que tel, à savoir l’Islam historique, traditionnel et populaire.
• En pratique, le wahhabisme se déploie et intervient principalement au moyen de la guerre sainte, ouverte ou masquée, menée généralement avec une brutalité extrême - terrorisme des transgressions : l’Algérie des années quatre-vingt-dix en est un bon exemple – assortie d’une subtilité indéniable. Subtilité qui s’exprime dans le temps par la pénétration lente et par la pression systématique sur les communautés musulmanes et notamment expatriées, méthodes qui finit par user sa future victime et obtenir son consentement… une stratégie pleinement à l’œuvre en occident aussi où les sergents recruteurs du wahhabisme ne se gênent pas pour envoyer de jeunes immigrés combattre sur les divers fronts du djihad… et d’abord aujourd’hui en Syrie.

LES ÉGARÉS, UNE VASTE FAMILLE

« Les égarés », c’est le nom, le qualificatif qu’un grand sage musulman attribua de prime abord, il y a plus de deux siècles, au membres de la secte wahhabite au vu de leurs comportements d’une absolue brutalité et leur effarante intolérance. Dénomination que l’auteur reprend ici.

« Les égarés », c’est également ainsi, pour ceux qui n’ont pas oublié, que fut pareillement qualifiés par certains des observateurs rares et perspicaces de l’époque - des années 20 aux années 60 - les hordes des zélateurs obstinés des grandes idéologies nihilistes et européennes que furent le communisme et le nazisme… Ce qui atteste d’un lien évident entre le terme lui-même et le totalitarisme en général.

Mais les « Égarés » pourraient être au final ceux qui, parmi les occidentaux, croient encore de bonne stratégie pour eux de s’allier avec d’autres « égarés ». Ce qu’un observateur russe a très justement décrit comme un « singe tenant une grenade à la main » et qu’on suppose dégoupillée, évidemment… on peut à cet égard se référer, certes de loin, au mortel tango stalino-hitlérien des années 30 !

Le résultat largement prévisible de tout cela sera que : «  la presse s’en va-t-en guerre, mironton, mironton, mirontaine… la presse s’en va-t-en guerre mais n’en reviendra pas... ».

**********

Q. Votre dernier livre « Les Égarés » nous offre un authentique trousseau de clefs pour ouvrir les portes dérobées de l’Orient compliqué actuellement en proie à des crises récurrentes. Vous apportez en effet des outils historiques et conceptuels inédits permettant de démonter la machine infernale idéologique et militaire qui est en train de ravager le Levant. Je parle notamment de la Syrie. D’abord un mot sur ce conflit, qu’en dire, qu’en penser, que faire ?

Jean-Michel Vernochet. Que dire de la Syrie ? Que la guerre aurait dû, en principe, avoir commencé ce samedi 31 août, hors de toute légalité internationale… Si Mister Obama ne s’était pas dégonflé à la dernière minute. Et c’est tant mieux ! Décision que les médias, experts ès euphémismes, appellent « temporiser » ! En fait une misérable reculade – dont évidemment, pour l’heure, nous nous félicitons – qui se superposera au dégoût qu’inspire déjà la classe politique euratlantiste, de Messieurs Hollande à Obama via Cameron, et sans oublier Martin Schulz… l’actuel prétendant au trône de Barroso, ci-devant président de la Commission européenne !

Obama pour se déjuger - se déculotter - de façon aussi pitoyable devait quand même avoir de bonnes raisons : une opinion majoritairement hostile à tout nouvel engagement militaire au Proche-Orient – idem en France, pays cependant où le peuple compte pour du beurre – et des militaires wasp [white anglo-saxon protestant] plus que réticents. D’abord parce que la Syrie n’est pas la Libye. Après deux ans de conflit, aguerrie, celle-ci devrait se montrer plus coriace, en outre l’incertitude demeure quant aux armes dont dispose Damas. Peut-être des missiles russes Yakhont, des armes supersoniques anti-surfaciers à longue portée ? D’autant qu’il existe un précédent : en juillet 2006 un missile antinavire du Hezbollah avait touché un bâtiment de guerre israélien, un mauvais souvenir. Dans la mesure où les Syriens disposeraient de tels engins, resterait à savoir si Moscou leur permettrait de les utiliser dans une offensive non terrestre et de courte durée… Et puis les Syriens auraient-il l’estomac d’en user ? Bachar el-Assad n’est pas Bonaparte, c’est uniquement un ophtalmologue monté en graine dans les champs de ruines d’un pays ravagé.

Ajoutons que si Lavrov, le ministre des Affaires étrangères de Vladimir Poutine, a bien précisé qu’en cas de frappes américaines la Russie ne bougerait pas, la fermeté de Moscou face aux Américains est proprement impressionnante. Certes Poutine n’est pas non plus Genghis Khan, mais c’est un patriote et un politique averti qui se trouve le dos au mur : la Syrie est pour Moscou une ligne rouge à ne pas franchir. Pour quelles raisons ? Si la Syrie tombe dans l’escarcelle des oligarchies judéo-protestantes - en cheville avec les pétromonarchies wahhabites - c’en sera fait de l’Iran, avec ou sans guerre… et au-delà, c’est le Caucase qui tombera. Cela les Russes ne peuvent ni l’accepter ni le permettre, et ce, à aucun prix. Poutine, qu’il le veuille ou non, est donc condamné à faire front.

Récemment, fin juillet, le Prince Bandar, patron des Service de renseignement de Riyad s’est rendu à Moscou pour y rencontrer le président Poutine. L’éminent séoudien aurait proposé à l’homme du Kremlin le marché suivant : “Vous nous abandonnez la peau d’Assad, en contrepartie nous vous garantissons la pérennité de votre base navale syrienne de Tartous et la sécurité des Jeux olympique d’hiver de Sotchi, lesquels s’ouvriront de facto sous la menace d’attaques terroristes de la part des islamistes radicaux tchétchènes”… Étrange marché, bien peu diplomatique, en forme de chantage à peine déguisé. Poutine ne s’y est d’ailleurs pas trompé y voyant l’aveu – cynique - d’un soutien au terrorisme tchétchène. Faut-il préciser que l’entretien russo-séoudien a rapidement tourné vinaigre ? En conséquence de quoi, ces deniers jours, les chancelleries ont bruissé de la rumeur selon laquelle, en cas de tirs de missiles américains sur la Syrie, Moscou pourrait à son tour frapper des objectifs sur le territoire de l’Arabie séoudite… Effectivement de quoi faire réfléchir le Pentagone et engager la Maison-Blanche à « temporiser ».

Q. Mais n’est-ce pas reculer pour mieux sauter ?

JMV. La réponse est renvoyée au 9 septembre et à un possible vote du Congrès américain, sans date précise cependant. D’ici là un peu d’eau aura coulé sous les ponts car aujourd’hui 80% des Américains – 64% en France - se déclarent hostiles à la guerre et si Obama consultait les élus de l’Union il serait désavoué. La Conférence du G20 aura eu lieu les 5 et 6 septembre à Saint-Pétersbourg, mais comme d’habitude il ne devrait rien en ressortir de tangible. Quant aux résultats de la Commission d’enquête des Nations Unies sur la véracité d’une utilisation de gaz de combat à Gouta, à proximité de Damas, les résultats ne seront pas connus avant plusieurs semaines et, de toutes façons, ne diront rien sur l’identité du présumé coupable. Mais le coupable désigné contre toute logique par les préposés à la diffamation géopolitique - les Fabius, les Hague, les Kerry et consort - est Bachar el-Assad et nul autre… Au demeurant les tambourinaires de la grande presse décérébrée et servile n’en sont pas à un mensonge près, rien ne leur fait moins peur qu’une contre-évidence de plus. Une accusation finalement qualifiée « d’absurdité totale » par Poutine quelques heures avant la décision d’Obama de surseoir aux frappes… Affirmation qui confirme d’ailleurs que le Russe “n’est pas un démocrate” sinon il ne mettrait pas les pieds dans le plat avec un tel manque d’élégance !

Pour revenir à votre question précédente, si l’attaque américaine intervient – ce qui semble pour le coup un peu moins sûr maintenant - ce sera sans doute une guerre des “72 heures“. Une grosse salve de frappes ciblées destinée à affaiblir le régime à l’instar du picador qui saigne le taureau à son entrée dans l’arène. Au reste le Nobel de la Paix Obama ne devant pas totalement désobliger ses commanditaires, nous devrions nous trouver en fin de comptes dans une situation semblable à celle du 17 décembre 1998… lorsque Clinton le parjure, empêtré dans les jupes maculées de Monica Lewinski et afin d’échapper à la procédure d’impeachment dont l’étau se resserrerait à ce moment là, ordonne des tirs dévastateurs de missiles de croisière sur l’Irak. Le seul problème est que nous ne sommes plus en 1998 avec une Russie dépecée par ses oligarques. Qu’à présent le monde unipolaire surplombé par la suprématie américaine n’est plus tout à fait le même. Or on sait toujours où commence un engagement militaire, on ne sait jamais ni où, ni quand ni comment il se termine…

Q. Mais une pluie de missiles sur les centres de commandement et de communication syriens est-elle, malgré tout, encore évitable ?

Oui et non ! Notez que de nos jours on ne fait plus la guerre par nécessité pressante, pour défendre des intérêts vitaux immédiats, mais uniquement parce qu’on a décidé de la faire. La formule est un peu lapidaire mais elle reflète assez bien la réalité. En Syrie l’intérêt de renverser le régime ne peut se comprendre que dans le cadre d’une vaste stratégie régionale et globale à long terme… C’est ce dont on s’aperçoit dès que l’on s’écarte des fallacieux prétextes humanitariens et des indignations vertueuses relatives cent mille morts – dans les deux camps rappelons-le – qui ont jalonné ces deux années de guerre. Les centaines de milliers de cadavres laissés derrière elles par les troupes anglo-américaines en Afghanistan et en Irak ne gênent apparemment personne…

Vous constaterez avec moi qu’au fur et à mesure que la tension s’accroit, que les rangs de la coalition s’éclaircissent de plus en plus : exit le Royaume Uni âme damnée de Washington avec la défaite du Premier ministre Cameron mis en minorité et contesté dans ses propres rangs, ceux des Tories. Notons que chez les Anglais la guerre fait encore l’objet d’un vote à la Chambre, mais pas dans la France des Droits de l’Homme… Pays où le Secrétaire général du Parti au pouvoir, M. Désir, dénonce « l’esprit Munichois » de ceux qui ne montrent pas suffisamment de zèle à l’idée d’aller casser du nationaliste arabe. Pire, quelques audacieux commencent à trépigner pour obtenir un vote du Parlement après le débat prévu du 4 septembre. Le Premier ministre Ayrault leur ayant dit “non”, personne n’a plus songé à rechigner !

Exit la Turquie pourtant en tête des ennemis déclarés du régime de Damas, soutien inconditionnel des Frères musulmans en Syrie, en Égypte et en Tunisie. Ankara a disparu des écrans radars ! Étrange non ? En fait la colère gronde au sein des masses turques lassées de l’islamisme asphyxiant du gouvernement Erdogan. À cela s’ajoute l’irréductible communauté alévie longtemps persécutée - principalement turkmène, représentant 10 à 20% des 75 millions de Turcs - solidaire des Arabes alaouites de Syrie.

Q. Revenons à votre livre lequel jette un éclairage original sur les catastrophes en cours au Proche-Orient… et sur celles prévisibles qui frapperont une Europe semi comateuse, en proie à une crise sociétale inouïe…

JMV. L’Europe, hier encore chrétienne, rejette massivement et à juste titre l’islam que nous côtoyons et qui nous est imposé par les idéocrates d’un mondialisme niveleur, éradicateur de toutes les identités, notamment religieuse, autrement dit de tous les héritages. Cette mémoire collective effacée nous a fait oublier qu’au IXe siècle, Charlemagne se voyait remettre des mains du Calife abbâsside Haroun Al Rachid, par le truchement de son missi dominici à Bagdad, la protection des Églises chrétiennes d’Orient. Communautés à présent abandonnées en Syrie à la vindicte des djihadistes, ces brutes sanguinaires dont M. Hollande recevait à l’Élysée la semaine passée les représentants et commanditaires séoudiens et qataris.

Laissons ici de côté le vaste débat sur la progression de l’islam en Europe de l’Ouest. Débat qui escamote trop souvent les causes premières d’un phénomène particulièrement préoccupant mais qui, en vérité, en occulte beaucoup d’autres d’une gravité extrême. Si l’on veut comprendre ce qui se passe en Europe et ne pas tomber dans les pièges tendus – celui d’éventuels affrontements intercommunautaires – par ceux qui cherchent à exploiter à leur profit les peurs ou les angoisses que suscite l’islamisation de nos sociétés, il faut d’abord comprendre ce qui se passe exactement dans les pays du Printemps arabe. À ce propos, ne comptez surtout pas sur les gens de presse et leur cohorte d’experts pour vous en expliquer les tenants et les aboutissants. Le métier de ces marchands de sable n’étant pas d’informer mais de débiter des bobards.

Q. Mais en quoi cela concerne-t-il directement les Européens ?

JMV. En gros, les derniers événements d’Égypte, et ceux certainement à venir en Tunisie et au Maroc, les mobilisations populaires de Turquie, ne sont pas l’expression d’une simple opposition de modernistes confrontés à des barbus rétrogrades, de progressistes contre des réactionnaires, de laïcs versus des religieux obscurantistes. Une telle explication n’est bien entendu pas fausse, mais elle est insuffisante. Il faut admettre que les mots n’ont pas le même sens ici et là-bas : en Orient laïc ne signifie pas athée car les sociétés musulmanes, au contraire de l’Europe, sont encore profondément religieuses…

En bref, à l’heure actuelle, nous assistons au Maghreb et au Machrek à un combat de Titans entre deux « islam » antagonistes et même antinomiques. Le premier est l’islam traditionnel et populaire, lequel, c’est indéniable, a connu ses phases de fanatisme, de puritanisme, mais cela n’a jamais été au cours de l’histoire que la conséquence de poussées de fièvre spasmodiques, des accès en quelque sorte essentiellement conjoncturels. Le second, l’islam politique, le salafo-wahhabisme est lui structurellement fondé sur la violence… l’une de ses obligations majeures - et cachée - étant la conversion par la force, le fer et le feu. Ses premières victimes sont donc a priori les musulmans eux-mêmes lorsqu’ils ne pratiquent pas la nouvelle vulgate et sont à ce titre considérés comme des kafir, des mécréants. Le wahhabisme vise véritablement à détruire de fonds en comble ce que nous avons nommé être l’Islam, traditionnel et populaire. Il s’agit bel et bien d’un “contre-Islam” qui s’autorise d’excommunier les croyants ordinaires, les États et le peuple… Voyez les fatwas, les décrets religieux émis par Al-Qaïda !

Et c’est parce que le wahhabisme entend éradiquer l’ancienne religion et toutes autres croyances, qu’il saccage les mausolées des saints intercesseurs, abat les mosquées déclarées impies, tout comme il l’a fait pour les Bouddhas de Banian et le ferait demain pour les Pyramides s’il le pouvait… Du passé faisons table rase ! Entre l’athéisme forcené des Bolchéviques et le fanatisme wahhabite, la distance est mince, presque imperceptible. Là se trouve l’explication des grands carnages qui ont ensanglanté l’Algérie au milieu des années quatre-vingt-dix. C’est cet islam barbare – ce contre Islam, vide et négateur de tout contenu spirituel - qui tend à s’imposer de nos jours, graduellement, dans le monde musulman et demain chez nous si nous n’y prenons pas garde… Ceci avec la bénédiction des élites anglo-américaines !

La guerre gronde à nos portes. L’orage tourne autour de nous, l’horizon est couleur de plomb : hier la Bosnie, le Kossovo, l’Irak, la Libye, la Syrie maintenant. Constatons que nous, les Européens, sommes toujours dans le mauvais camp, celui qui se situe aux antipodes de nos intérêts les plus élémentaires. L’islam prétendument moderniste, en réalité fondamentalement rétrograde, que le Qatar promeut dans les banlieues françaises, à travers ses programmes « Young Leaders » - compléments et corollaires des programmes du Département d’État américain – prépare l’Hexagone communautarisé de demain à un multiculturalisme apatride aussi utopique que meurtrier. Ce sont par ailleurs Doha et Riyad qui financent la construction de ces mosquées qui ne seront jamais de banaux “lieux de prière”, mais des centres d’endoctrinement à l’islamisme radical et de recrutement pour les guerres périphériques. Notez que des centaines de jeunes ressortissants français issus de l’immigration - quelques milliers pour l’Europe – combattent déjà, à l’heure actuelle, en Syrie dans les rangs de la “rébellion”.

Q. Comment est-ce arrivé et où cela conduit-il ?

Le Wahhabisme a commencé à se propager dans le monde arabe, à la fin de la Première Guerre Mondiale, sur les décombres de l’Empire ottoman, grâce aux armes et aux fonds de l’Empire britannique. En 1928 Londres finance en Égypte la création de la Confrérie des Frères musulmans. À présent l’islamisme radical a fait alliance avec le grand capital cosmopolite et oligarchique qui règne dans les maisons mères de Londres et New-York… En février 1945 un “pacte” est scellé, au retour du Partage du monde à Yalta, entre Roosevelt et Ibn Séoud à bord du croiseur Quincy ! Quant aux autres métastases de ce fléau, il serait trop long de les énumérer…

Un dernier mot, les masses arabes et musulmanes se sont soulevées et se soulèveront encore contre la tyrannie d’un wahhabisme devenu conquérant par la vertu des pétrodollars et de la Grande Amérique. Une fausse “religion” vidée de tout contenu spirituel avons-nous dit, mais paradoxalement en tous points compatible avec l’anarcho-capitalisme sans foi ni loi qui déferle sur la planète… un matérialisme dévastateur qui voyage dans les fourgons du malheur, ceux de la démocratie universelle ! Dans les ruines de villes syriennes, les salafistes d’Al Nosra soutenus par l’Arabie, les Frères musulmans soutenus par le Qatar et la Turquie, sont en fait les missionnaires de cet horrifiant monothéisme du marché – si vanté et loué par le triste sire Attali, cet ancien conseiller des présidents Mitterrand et Sarkozy - qui s’impose chaque jour davantage à nos vies et s’insère toujours plus avant dans nos existences.

Aussi le combat des masses arabes, exaspérées et meurtries, contre une religion étrangère à leurs traditions, à leur culture et in fine à leur Foi, ne doit pas nous être indifférent. Il doit même urgemment devenir le nôtre. Comprendre les enjeux des affrontements qui se déroulent sous nos yeux, au sud et à l’est de la Méditerranée devrait d’ailleurs nous aider à ne pas nous tromper d’ennemi.

Le 1er Septembre 2013

« Les Égarés » le wahhabisme est-il un contre-islam ? Éditions Sigest 157 pages 15€ - Septembre 2013.
« De la Révolution à la Guerre… Printemps et automnes arabes » 522 pages - Les Éditions de l’Infini - Mars 2013.

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